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Dérive haïtienne du Ministre

par Romaric Gergorin


Le méconnu musée du Montparnasse propose une exposition assez inattendue autour des liens secrets unissant André Malraux et Haïti, et plus particulièrement son art vaudou. Soit une peinture figurative très naïve d'une très grande beauté organique où l'idiosyncrasie créole éclate par un primitivisme sauvage des plus poétiques. Edifiant.

André Malraux est un curieux personnage, ayant vécu plusieurs vies très étanches et dissemblables avant de se figer dans le monolithe Gaulliste. Ce caractère ambivalent et tortueux, écrivain autodidacte et aventurier ayant fait carrière politique auprès du général de Gaulle fut aussi proche des avant-gardes et de la gauche, défenseur des républicains et des communistes pendant la guerre d'Espagne. Bref ses intentions furent souvent changeantes. Cette curieuse exposition autour de Haïti au musée du Montparnasse nous place du côté le plus léger et cosmopolite de Malraux, l'aspect de sa personnalité le plus déterritorialisé qui célèbre la peinture créole et son chaloupé irrésistible.

Mais replaçons tout d'abord le parcours de Malraux dans le XXe siècle, où il voulut rejouer le rôle de l'écrivain tragique — malheureusement la tragédie le rattrapa et sa vie fut jonchée de disparitions violentes de proches. Né en 1901 à Paris rue Danrémont, le jeune André Malraux est profondément marqué par le divorce de ses parents en 1905. Il passe son enfance à Bondy puis, admis au lycée Condorcet, il échoue au baccalauréat et les portes de l'éducation nationale se ferment définitivement sur lui, il sera autodidacte. Qu'importe il reviendra dans le cadre institutionnel français en tant que ministre quarante ans plus tard.

Il passe les années 20 à fréquenter les milieux artistiques et littéraires, et écrit de la prose poétique influencée par l'expressionnisme allemand, le singulier Max Jacob et la poésie cubiste d'Apollinaire. Il joue aussi à incarner pour de vrai le pataphysique père Ubu tout en lisant Jarry. Avec sa première femme Clara Goldschmidt il part en 1923 en Indochine voler et piller des statues anciennes qu'il revendra. Ces frasques lui inspireront le roman La Voie royale. En 1923, il est arrêté à Phnom Penh au Cambodge après avoir découpé avec un ami un bas relief d'un temple d'Angkor — il comptait se refaire financièrement avec ce larcin après des mauvais placements boursiers.

Les années passent, et avec le durcissement idéologique en Europe et les temps sombres qui se profilent, l'heure est à l'engagement politique concret pour Malraux : à gauche toute. Il s'engage au côté du Front Populaire, et prend part aux combats. Il en tirera L'Espoir, livre et film. Certains diront qu'après avoir vécu aux premières loges l'Histoire, il en tira un bien maigre témoignage littéraire. Puis le Malraux véritablement engagé et irréprochable continue pendant la deuxième guerre mondiale où il participe activement à la résistance tout en voyant beaucoup de ses proches tués, notamment sa deuxième compagne et les deux fils qu'il eut avec elle. Après guerre André Malraux s'engage auprès du général de Gaulle comme on entre en religion, et devient successivement ministre de l'information et de la propagande en 1945 puis ministre de la culture de 1959 à 1969.

Paradoxalement, malgré cette trajectoire partie des cubistes et de Jarry et qui s'achèvera par une pétrification dans le gaullisme académique de grande pompe, Malraux dialoguera toute sa vie avec certains des plus grands artistes de son temps comme Picasso, Matisse, Derain, Léger, ou Braque, qui n'étaient pas forcément des thuriféraires du RPF. Mais l'époque était plus souple dès qu'il s'agissait d'intelligence, et ce vieux fossile de Malraux en recelait et pouvait reluire à satiété — trop peut-être ce qui le perdra, englouti vivant qu'il fut dans la logorrhée logomachique de ses discours fleuves.

Mais cette rafraichissante exposition se penchant sur la passion du grand homme pour l'art haïtien et la culture vaudou, nous voici loin des tourments de l'Histoire mais plutôt du côté opposé, celui du temps arrêté, de l'art naïf, et même brut, où les femmes enceintes sont représentées avec un oiseau dans le ventre, et André Breton souriant en manche de chemise et lunettes de soleil, lors d'une de ses haltes dans l'île. Comme si vous y étiez.

 

Le dernier voyage d'André Malraux en Haïti « la découverte de l'art vaudou »
jusqu'au 19 novembre 2009
musée du Montparnasse
21, avenue du Maine - 75015 Paris
Tél. : 01 42 22 91 96

Ouvert tout les jours sauf le lundi, de 12h30 à 19h
Tarif : 6 €


R. G. (17 septembre 2009)


 






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