Le Louvre rend hommage à Pierre Boulez en le confrontant avec les peintres qui à travers l’histoire partagent sa recherche du fragment et de l’œuvre ouverte. Ou comment la beauté vient de l’inachevé.
Pierre Boulez entre au Louvre et avec lui c’est la musique contemporaine, ses inspirations secrètes et ses dialogues multiples avec la modernité qui pénètre le vieux temple des Bourbons. Car Pierre Boulez comme tous les grands compositeurs de la deuxième moitié du XXème siècle, s’inspire de toutes les formes artistiques.
On connaissait chez ce compositeur son attrait pour les poètes, de René Char à Henri Michaux, qu’il mît en musique.
On avait pu identifier dans son esthétique sa filiation avec une tradition musicale d’une certaine grâce à la française qu’il sut transcender, en continuant la percée de l’axe Debussy, Ravel, Messiaen dans une belle ornementation organique démultipliée par la libération des hiérarchies des motifs et des structures qu’apportent les avancées de la musique sérielle. Avec cette exposition, le dialogue se place sur la thématique du fragment, de l’inachevé, de l’esquisse, avec le dessin et la peinture comme référents. La plupart des œuvres de Boulez sont des works in progress, des pièces inachevées puis reprises, certaines sont refondues dans de nouvelles créations, le tout formant un labyrinthe musical aux ramifications infinies.
En exposant les peintres qui l’inspirent, d'Ingres à Paul Klee, d’Edgard Degas à Willem de Kooning en passant par Cézanne, Delacroix et Picasso, Pierre Boulez met l’accent sur leurs études inachevées, dessins et tableaux ouverts qui en préparent d’autres alors que ce sont peut-être en ces ébauches que résident l’œuvre. En cela la démarche de Boulez s’inscrit dans la modernité artistique qui refuse de croire encore à l’auguste grand œuvre clos sur lui-même et asphyxié par son statut tout puissant. Pour lui la création existe en amont, dans l’esquisse, les fragments qui reviennent, l’écho des ombres, l’œuvre ouverte.
« Le propre du romantisme est non point d’avoir inventé le fragment mais de lui avoir donné sa raison d’être » écrit Pierre Boulez. Pour lui la forme éclatée et fragmentée qui se décentre de l’œuvre totale et fermée sur elle-même prend naissance donc avec le romantisme puis avec les expérimentations de Mallarmé dont est exposé le manuscrit d’un coup de dés jamais n’abolira le hasard. On retrouve chez les peintres le grossissement du détail, l’arrêt sur un geste et le motif inachevé de manière plus évidente.
En exposant les études inachevées d'Ingres ou la très belle Vision de cité ascendante de Paul Klee on voit clairement la proximité de Boulez avec cet art des formes à peine circonscrites chez le maître français comme les agrégats spirituels éclatés du peintre suisse. Les amateurs de Boulez apprécieront cette exposition qui répond subtilement à la dialectique musicale du maître : des strates luxuriantes s’entrecroisent et se répondent dans un vertige infini comme dans l’éblouissante …Explosante-fixe…, dérive sonore à la fraîcheur extatique composée pour grand ensemble mais qui prend source au fragment mémoriale, petite pièce en apesanteur pour petit ensemble, écrite des années auparavant. Dans Messagesquisse, sa course endiablée, arrêtée, puis reprise n’est pas sans évoquer la force spirituelle dynamique de Kandinsky.
Mais l’aspect le plus touchant et le plus puissant visuellement de cette exposition demeure par un curieux paradoxe l’ensemble des partitions musicales originales plus que les tableaux. Voir les œuvres écrites, minutieuses, de la main de Varèse, Stravinski ou Boulez, avec cet agencement de notes minuscules sur de grandes feuilles à portées, avec des biffures, des annotations, ou des traits de couleur, stimulent l’imaginaire et soulignent l’aspect artisanal et fragile de la création musicale. Et tout en évoquant les figurines de Michaux ou les signes de Klee, ces partitions rappellent que comme la littérature, la grande musique aussi est avant tout une histoire d’écriture.
Œuvre/fragment
exposition conçue avec Pierre Boulez
Du 6 novembre 2008 au 9 février 2009
Aile Denon, Salles d’arts graphiques Mollien dans le cadre de « Le Louvre invite Pierre Boulez. »
Musée du Louvre
34, quai du Louvre - 75001 Paris
Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 9h à 18h et jusqu’à 22h le mercredi et le vendredi
Tarifs : 9 € avant 18h, 6 € après 18h les mercredi et vendredi
Concerts : Pierre Boulez dirige l’Ensemble Intercontemporain le mercredi 19 novembre à 20h à l’auditorium du Louvre et l’orchestre de Paris le mardi 2 Décembre à 20h sous la pyramide du Louvre pour un concert exceptionnel et gratuit ou sera interprété l’Oiseau de feu de Stravinski.
Plusieurs autres concerts ainsi que des films seront donnés à l’auditorium du Louvre.
Tél. : 01 40 20 55 00
Catalogue : Pierre Boulez : Œuvre/fragment
ouvrage collectif
Essais de Pierre Boulez, Henri Loyrette, directeur du musée du Louvre et Marcella Lista
Entretien de Pierre Boulez et Henri Loyrette mené par Johannes Wetzel
Editions Gallimard, 160 pages, 42 €.
R. G. (07 novembre 2008)










