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Les gouleyantes galettes de Toulouse-Lautrec

par Romaric Gergorin


Les Arts Décoratifs présente un hommage à Toulouse-Lautrec, confrontant ses affiches à une relecture contemporaine de son œuvre. L'occasion de retracer ici la vie édifiante de ce personnage étrange, délibérément incongru pour pallier une destinée amoindrie par les mauvais sorts de la maladie.

Curieux destin que celui d'Henri de Toulouse-Lautrec, à la fois peintre, artiste-affichiste et âme de Montmartre tout autant que tragique dernier maillon fin de race d'une illustre famille — fatale hérédité dont il mourut. On s'explique. Descendant des comtes de Toulouse, grande lignée féodale de l'aristocratie française, ses parents pour préserver un patrimoine diminué se marient par intérêt matériel tout en étant cousins au premier degré, arrangement pratiqué par de nombreux nobles en perte de vitesse financière. Né à Albi en 1864 d'une union consanguine donc, le jeune Henri est affecté d'une maladie des os, la pycnodysostose qu'il l'empêcha de grandir au-delà d'un mètre cinquante deux. En 1878 il contracte deux fractures du fémur qui le rendent infirme et stoppe définitivement sa croissance. Il est temps de se tourner vers les arts pour sublimer ce désastre physiologique, trouver un oasis d'expressivité loin du prosaïsme de l'existence où tout lui craque entre les mains.

Toulouse-Lautrec se met au dessin, à la peinture et commence à réaliser des études de chiens, de chevaux, de cavaliers. Quand il montre son travail à Léon Bonnat, un peintre officiel obscur à la postérité, celui-ci lapidaire lui déclare : « votre dessin est atroce ».

Entre 1883 et 1885 il prend des cours et travaille dans l'atelier de Fernand Cormon où il a comme condisciple Van Gogh, qu'il retrouvera comme partenaire de bordel. Puis Toulouse-Lautrec s'affranchit de tout enseignement académique, découvre l'impressionnisme et deviendra une figure de l'étape suivante, le post impressionnisme, sous l'influence de Degas. Fréquentant beaucoup les cafés concerts, les bals de Montmartre comme celui du Moulin Rouge ou de la Galette, il y puisera toute la matière de ses tableaux et affiches, cette vie de bohème alanguie où la jouissance prime sur tout, dernier succédané d'une douceur de vivre parisienne avant l'arrivée sans crier gare de la modernité et son principe de vitesse, quand le monde industrielle s'empare des grandes villes et les transforment.

Entre 1889 et 1894 Toulouse-Lautrec mène une intense vie créatrice, où se succèdent les portraits d'artistes, de prostituées, de souteneurs et autres danseuses, tout cet aréopage hétéroclite des cabarets qui sera la matière première de son œuvre aujourd'hui comme à l'époque si populaire, mais qui n'a pourtant généré pour l'instant « que » 15 millions de dollars de recettes, pour parler vulgairement la vulgarité des marchands. Toulouse-Lautrec découvre en 1891 l'affiche France Champagne de Bonnard qui l'amène à rencontrer son imprimeur Edouard Ancourt. Celui-ci l'introduit à la technique de la lithographie, qui va modifier l'approche du peintre et sera désormais l'un de ses principaux moyens d'expressions. Les succès arrivent et la vie qui va avec. Fréquentant assidument les maisons-closes, joignant les plaisirs de la chair à ceux de l'alcool, « je boirais du lait quand les vaches brouteront du raisin » aimait-il à dire, Toulouse-Lautrec contracte la syphilis, et s'apprête à finir sa course dans le décor comme il se doit, n'ayant pas eu beaucoup de chance dès sa naissance. Il passe l'arme à gauche à 37 ans, après une crise de surmenage prolongée de delirium tremens.

L'exposition des arts décoratifs a la bonne idée de présenter, outre les 26 affiches sur les 31 qu'a créées Toulouse-Lautrec, une confrontation entre son œuvre et sa réception par des dessinateurs, peintres et illustrateurs contemporains lui rendant hommage. On remarquera notamment le russe Vladimir Chaïka pour son interprétation érotique de Lautrec, et l'américain Garry Kelley pour ses collages à la Matisse de silhouettes de caboulots montmartrois. Tous ces artistes contemporains qui réinvestissent le monde de Toulouse-Lautrec ne font que souligner sa légèreté et son insolence singulière, définitivement en dehors du temps, sensations flottant dans le monde excentrique d'un petit homoncule insaisissable et inqualifiable.

 

Hommage à Toulouse-Lautrec affichiste
jusqu'au 3 janvier 2010
Musée des Arts décoratifs
107, rue de Rivoli - 75001 Paris
Tél. : 01 44 55 57 50

Du mardi au vendredi, de 11h à 18h, le samedi et le dimanche de 10h à 18h
Tarif : 8 €


R. G. (21 septembre 2009)


 






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