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Jeremy Deller : La documentation faite art.

par Elisabeth Lebovici


Un portrait de Jeremy Deller, ça ne rime à rien : ou plutôt, ça revient à se demander comment faire autrement que d'illustrer par quelque adjectif bien senti la personnalité ou l'individualité d'un artiste singulier, par ailleurs lauréat du fameux Turner Prize, en 2004. Le travail de Jeremy Deller (né en 1966), passé des études d'histoire de l'art à l'Institut Courtauld (Londres) à la pratique de l'art tout court, se conjugue en effet au pluriel, à l'anonyme, au minoritaire, au « populaire », si l'on veut bien donner à ce terme la charge qu'il a dans la culture anglo-saxonne, lieu d'origine d'un véritable « pop art ».

Exercice pratique. Veuillez considérer l'exposition de Jeremy Deller, installée du 26 septembre 2008 au 4 janvier 2009, au Palais de Tokyo. Un éléphant à la peau plastifiée et actionné mécaniquement, comme un automate, vous accueille au-dehors : appelez le Snowdrop et il vous fera faire un tour, grâce à son accompagnateur barbichu muni d'une casquette de capitaine Haddock ; Monsieur Clare « from Cumbria, England ».

Veuillez ensuite observer l'affiche, reprise en première page de la revue Palais, lequel fait office de catalogue à cette exposition. La photographie utilisée a pour cadre l'ascenseur d'une mine : on y voit une rangée de travailleurs noircis par le forage; l'un d'entre eux regarde de façon particulièrement intense un grand gars très maquillé aux cheveux longs et blonds, yeux charbonneux et bouche nacrée, chemise en satin, fourrures et platform boots. Celui-ci est le fils du mineur qui le regarde : Adrian Street, lutteur gallois habillé glam-rock, autoproclamé « la reine des garces du catch professionnel ». Le passage de l'industrie du charbon à l'industrie du spectacle évoqué dans ce document est un paradigme de l'exposition de Jeremy Deller dans son ensemble. Elle s'ouvre sous les bannières (au pluriel, bien sûr) d'Ed Hall, arborant durant le vernissage une cravate peinte, aussi, par ses soins. Cet homme, depuis les mouvements sociaux des années 1980, met toute sa créativité au service de l'action publique. Ses lieux d'exposition, ce sont les manifestations. Il réalise de magnifiques banderoles de tissu et couleurs vives pour soutenir tel ou tel groupe, retraités, travailleurs, chômeurs, avocats contre la guerre, professeurs, salariés d'une station de métro., telle ou telle revendication « travailleur/ses du sexe, unissez-vous ! », « Justice pour James Grafton, noyé par la police et par un chien policier ». L'esthétique du supporteur de football est ici mise au service d'un message, toujours précis, de revendication sur des questions qui touchent, maintenant, la société anglaise depuis Margaret Thatcher jusqu'à Gordon Brown.

Ecrire l' histoire

Il est donc question de la Grande-Bretagne depuis son industrialisation précoce au XVIIIème siècle, avec sa nostalgie et son rejet, tout deux aussi primitifs, de la campagne et de ses folklores, moins attrayants que l'urbain. Il s'agit du passage particulièrement croustillant, où la désindustrialisation de l'Angleterre à la fin des années 1960-70 correspond au développement d'une culture pop, glam, puis punk-rock et finalement indus. Il y est question de « la culture du pauvre », titre du livre extraordinaire du sociologue engagé Richard Hoggart, l'un de ceux qui donnèrent naissance à ce qu'on a appelé les « cultural studies », les études culturelles, qui manquent cruellement en France, où l'art est resté une branche autonome malgré la fin du modernisme.

Jeremy Deller s'y inscrit, collectivement : c'est en effet avec une pléiade de spécialistes, de praticiens ou d'amateurs, (nommons-les : Ed Hall, Alan Kane, Scott King, Matt Price, William Scott, Andrei Smirnov, Marc Touché et Matthew Higgs de la galerie White Columns, en plus de toute l'équipe du Palais de Tokyo) qu'il conçoit, depuis deux ans, cette exposition intitulée,
« D'une révolution à l'autre». On s'y demande comment la révolution industrielle a fomenté des révolutions culturelles et aussi, et surtout, comment des gestes, des actes de parole ou de création peuvent être vus comme des révolutions personnelles, donnant lieu, peut être, à des prises de conscience collectives. Ou encore, comment redonner au terme « populaire », son ancrage politique perdu dans le culte de l'événement, de la rentabilité et de l'évaluation chiffrée des visiteurs.

Ce sont quelques prélèvements dans la culture populaire, qui informent et qui forment les expositions collectives de Jeremy Deller. Celui-ci, ainsi, a demandé à l'une de ces fameuses brass-bands (fanfares de cuivres ouvrières), celle d'une usine à Manchester, de jouer les
« tubes » originaires de la musique acid-house, sous le titre « Acid Brass ». A côté de cette ouvre musicale (publiée en disque et qui sera jouée par les musiciens du célèbre et folklorique Williams Fairey Band de Manchester en concert à l'auditorium du Louvre le dimanche 26 octobre à partir de 13h00), Deller a concocté un tableau généalogique de la musique populaire depuis les brass-bands jusqu'à l'Acid House, intitulée « L'Histoire du Monde » 1997-2004 (il aime beaucoup réaliser des arbres généalogiques pour retracer des filiations inédites).

Parmi ses morceaux de bravoure figure encore l'extraordinaire réactivation, filmée par ses soins et ceux de Mike Figgis, de la fameuse Bataille d'Orgreave, qui mit fin à la grande grève des mineurs du Nord durant l'époque Thatcher, en 1984/85 (le film date de 2001). A considérer au même rang ses propositions de lieux de mémoire : un banc pour le manager des Beatles, Brian Epstein, ou une signalisation routière pour commémorer la mort d'un cycliste anonyme. D'une parade de rue à une enquête extraordinairement tortueuse sur un musicien disparu, se déploie, depuis plus de dix ans, un énorme répertoire de formes disponibles et de transmissions possibles, dérangeant les hiérarchies et les chronologies traditionnelles.

Au Palais de Tokyo, l'exposition puise dans plusieurs fonds et suggère plusieurs directions. On y trouve, bien sûr, la fantastique Archive Folk (Folk Archive, 1999-2005) constituée et régulièrement enrichie par Deller et Alan Kane en réaction horrifiée au dôme londonien du Millenium. Ce fonds documentaire réunit à la fois une série de grosses culottes brodées et fleuries appartenant à des lutteurs, des dessins de prisonniers, des photos de mêlées, de fêtes folkloriques, de coutumes paysannes encore contemporaines... Mais cohabite aussi au Palais de Tokyo une archive puisée dans le fonds du défunt musée des Arts et Traditions Populaires parisien et consacrée aux fabuleuses années rock du Golf Drouot, le club de Johnny, Eddy, Dutronc et Patricia Carli. Ou encore, une très sérieuse investigation sur l'expérimentation cinématographique dans l'URSS révolutionnaire des années 1920, avec les incroyables débuts du son optique.

On trouve là esquissée une exposition qui mériterait à elle seule l'intégralité du Palais : elle raconte l'histoire de la classe ouvrière anglaise à travers des artefacts - tableaux, images, objets - de la ville industrielle et elle montre comment l'un de ses principaux développement postindustriels conduit directement au Ziggy Stardust de David Bowie, ou au groupe des « Happy Mondays » de Manchester.

Non exempts de nostalgie, ces panoramas culturels décrivent en tout cas un modèle d'exposition pour l'art contemporain. Un an après l'extraordinaire « carte blanche » donnée à l'artiste Ugo Rondinone, « D'une révolution à l'autre » repense à son tour la créativité des artistes à l'aune de leur puissance à désigner des objets nouveaux comme ouvres de culture.

« D'une révolution à l'autre. Carte blanche à Jeremy Deller, avec Ed Hall, Alan Kane, Scott King, Matthew Price,William Scott, Andrei Smirnov, Marc Touché, White Columns ».

Palais de Tokyo 13, avenue du Président Wilson 75116 Paris

Tél : 01 47 23 54 01

PALAIS, numéro 7, Palais de Tokyo, Paris, 96 pages, 5 euros


E. L. (13 octobre 2008)


 






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