L'exposition spectaculaire et tricéphale rendant hommage à Pablo Picasso a impliqué tant de tractations financières et politiques que l'on se demande si le jeu en valait la chandelle. Outre le plaisir de voir ou revoir des chefs d'ouvre de l'histoire, les rapprochements iconologiques établis dans « Picasso et les maîtres » éveillent des interrogations sinon des doutes.
On ne reviendra pas sur la débauche de moyens, les ficelles du troc et les pressions culturelles et diplomatiques qui ont permis de réunir au Grand Palais tant de chefs-d'ouvre. Le lecteur pourra utilement se référer à l'excellent compte-rendu de notre confrère Philippe Dagen dans Le Monde du 4 octobre 2008. Les grands maîtres espagnols sont à l'honneur, Zurbarán, Murillo, Goya, Velázquez. mais aussi Rembrandt, Poussin, Chardin ou Manet. Sans parler des Picasso de 1905, à « tomber ». Un vrai petit musée éphémère. On peut passer des heures devant chaque tableau, et cela, à soi seul, vaut le prix du billet. Mais le luxe fait-il sujet ?
« Picasso et les maîtres ». Déjà, le titre tique (on imagine la fureur de l'intéressé). Défi ironique, l'autoportrait du jeune artiste à la perruque - génial - sonne comme un avertissement. Picasso ne se reconnaissait pas de maître. En surfant sur le Net, on voit comment la (mauvaise) parole se répand : Picasso et « ses » maîtres (« qu'il ne cesse de copier » !).
Depuis longtemps défrichée par la littérature, mais jamais traitée en exposition l'idée de confronter Picasso aux maîtres anciens (et non à ses maîtres) est formidable. Mais « casse-gueule ». Car Picasso n'est jamais dans la redite, et sans doute pas non plus dans la recréation. Il est tout entier dans une forme nouvelle, entretenant un rapport cannibale avec ses prédécesseurs. Il fallait jouer des évocations, tenter des croisements en résonnance. Or l'exposition se perd dans la citation.
La première salle prend déjà des airs de déroute. Quel rapport avec l'autoportrait déjà cité et celui de Rembrandt ? Un portrait moustachu répond à un autre portrait moustachu (ben, oui, vous avez vu : il y a des moustaches). Le superbe jeune homme nu au cheval ? A côté, le Saint Martin du Greco, puisqu'il figure aussi jeune homme et équidé. Il se trouve que, perdu ailleurs, il y a un adolescent de Cézanne qui répond bien mieux au mouvement corporel. Cézanne et le cubisme, abandonné. Toulouse-Lautrec est omis, alors même que dans ses premières années parisiennes, pour le coup, Picasso s'en inspire assez nettement.
Crâne de mouton ? Hop, vous prendrez bien une côtelette ? Avec le bouleversant Agnus Dei de Murillo, on a une idée de ce que l'exposition aurait pu être en embrassant des résonances dans un regard artistique. Cette audace ne se retrouve pas dans la salle finale, où de grands nus couchés voisinent avec des tableaux qui n'ont rien à voir entre eux, la Vénus de Titien, la Maja desnuda de Goya et l'Olympia de Manet. C'est du Malraux, sans le style.
Qui voudrait comprendre les motivations de l'accrochage reste sur sa faim. Ces rapprochements ne sont expliqués nulle part. On s'attendait à un super-pavé érudit : on a un catalogue réduit à un album d'images, dont la minceur ne manque pas d'étonner. A moins qu'elle ne trahisse la faiblesse d'une pensée qui s'est contentée de jouer à saute-mouton.
V. N. (06 novembre 2008)







