Pour l'exposition « Capturing Time » à la fondation Kadist, Jeremy Lewison synchronise un ensemble d'œuvres de la collection de la Kadist autour de la notion du temps. Six artistes en saisissent le mouvement, et font du temps le matériau même de l'œuvre.
Dans le petit chef d'œuvre d'Adolfo Bioy Casares, L'invention de Morel, un fugitif découvre une île enchantée peuplée de personnages animés par de mystérieuses machines de projection. Ces hologrammes plus vrais que nature ne se dégradent pas, ne vieillissent pas ; ils révèlent l'audace mais aussi l'horreur de l'artifice. La boucle éternelle des discours et des danses parmi les architectures épurées d'un musée abandonné fige le rêve de vivre le passé au présent, dans le futur.
La relation que les artistes entretiennent avec la notion de temporalité est devenue un enjeu majeur depuis l'introduction des procédés filmiques dans le champ de l'art au XXe siècle. Avec la possibilité de reproduire et de modifier le mouvement, l'œuvre incorpore la machine ; à la fois outil qui permet d'explorer le rapport au temps et mise en scène d'une durée.
L'emploi de la pellicule — super 8 chez Katinka Bock et Elisabeth McAlpine, 16 mm pour Tacita Dean — et sa présence sensible, par la vibration des lumières, le bruit du projecteur, son déroulement, précisent le discours sur l'image et le mouvement.
Tacita Dean filme les Baobab (2002) à Madagascar. Cet arbre, sacré pour certaines cultures, pouvant atteindre 2000 ans, est rendu presque immortel par sa longévité face à la durée d'une vie humaine. Magnifiés par la photographie du film en 16mm noir et blanc, accompagnés par une captation sonore inquiétante — le mugissement sourd d'un troupeau qui rôde aux alentours — ce sont de « vivants piliers » qui enregistrent selon un temps différé les mutations des populations et de la vie sociale. Les filmer devient alors une tentative de répondre, d'inclure dans une durée humaine une unité de mesure atemporelle.
Bouclées dans un projecteur carrousel, les diapositives de Simon Starling, Autoxylopyrocycloboros (2006) documentent une action paradoxale. La combustion de morceaux d'un bateau en bois nourrit le moteur à vapeur qui lui permet d'avancer, jusqu'au point de rupture, où la barque, auto dévorée, coule au fond du lac — d'où elle avait été récupérée pour l'expérience. La machine autophage de Starling est un véhicule, condition qui donne à l'action un sens particulier. Pour pouvoir avancer, l'engin sacrifie ce qui lui permet de flotter et renonce donc à une possibilité d'existence dans l'immobilité. Dans ce sens, le carrousel du diaporama scande un décompte de la vie à la mort.
Symboliquement liée à l'image du passage vers l'au delà, la barque est à nouveau présente dans l'œuvre projetée de Katinka Bock, Couler un tas de pierres (2007). Le long de berges boueuses, une petite embarcation se laisse aller à la dérive, avec sa charge de pierres à ras le bord qui menace de la couler. L'équilibre précaire qui permet à la barque de rester à la surface est mis à l'épreuve du mouvement ; la ligne presque invisible du bois flottant sépare les pierres de l'eau où elles viennent se réfléchir et bientôt disparaître.
Dans les allers-retours suggérés par leur présentation en boucle, ces narrations interrogent le mouvement perpétuel d'un état des choses à un autre.
Artistes exposés : Christiane Baumgartner, Zarina Bhimji, Katinka Bock, Tacita Dean, Elizabeth McAlpine et Simon Starling.
Capturing Time
jusqu'au 8 novembre 2009
Kadist Art Foundation
19 bis/21, rue des Trois Frères - 75018 Paris
Tél. : 01 42 51 83 49
du jeudi au dimanche de 14h à 19h
T. R. (6 octobre 2009)










