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Hautes Fréquences au Palais de Tokyo

par Sophie Rosemont


Pour ses premiers pas dans l'année 2009, le Palais de Tokyo réunit l'italienne Micol Assaël, la pakistanaise Ceal Floyer, le français Laurent Grasso et le suisse Roman Signer. Ces quatre artistes contemporains se chargent ici d'interpréter ce qu'on pourrait appeler le « mythe » de Gakona.

Située au centre de l'Alaska, originellement repère de pêcheurs et de bûcherons, Gakona est devenue une bourgade d'environs 200 habitants. C'est là qu'est basé le programme de recherche américain HAARP. Le High Frequency Active Auroral Research Program est un laboratoire de recherche scientifique et militaire sur l'ionosphère, où l'on étudie notamment la propagation d'ondes dans les hautes couches de l'atmosphère. HAARP utilise un réseau de 180 antennes capables entre autres, de sonder l'ionosphère, de créer une couche radioélectrique de transmission ou des tâches lumineuses dans le ciel. L'omniprésence de liens physiques électriques rend l'espace de la base semblable au décor idéal d'un film de science-fiction, inspirant de nombreuses rumeurs et idées folles. HAARP contrôlerait le climat et les ouragans, HAARP manipulerait les pensées humaines, HAARP serait la nouvelle arme de destruction massive des Américains. Au bout de quelques années d'accusations plus ou moins sensées, un communiqué officiel du Laboratoire de Recherche de l'USAF, l'United States Air Force, déclare en octobre 2007 que « le but du HAARP est de produire des ondes radios pour sonder l'ionosphère. »

« Comment créer un vocabulaire artistique en sortant de ce spectre électromagnétique ? » interroge Marc-Olivier Wahler, directeur du Palais de Tokyo. Les quatre artistes qu'il a conviés répondent à cette question.

Tout d'abord, Roman Signer nous présente Table Flottante, Parapluies et Chaises. Les objets ordinaires du quotidien deviennent extraordinaires. La table, au lieu d'avoir les pieds bien sur terre, flotte au-dessus du sol grâce à un système de ventilation puissant. Les parapluies, au lieu de subir la foudre, la produisent - dans un bruit assourdissant proche de l'alarme. Quant aux chaises, elles préservent toute leur banalité, comme délaissées après une réunion ou un quelconque rassemblement d'humains. Envahies par une tondeuse aussi rouge que téméraire qui zigzague autour d'elles, elles se révèlent touchantes, « égarées ». Tout comme la logique des choses. Cette logique, qui n'a pas souhaité la bousculer, face à un obstacle ménager ou lors d'un rêve fantastique ? Roman Signer rend ici les choses, à la fois amies et ennemies de notre existence matérielle, à leurs fantasmes - qui peuvent se confondre avec les nôtres. Mais, à l'instar de Gakona, le fantasme peut tourner au cauchemar : et si les parapluies nous électrocutaient ? Et si la table nous poursuivait ? Et si la tondeuse nous attaquait ?

Les objets du quotidien subissent une nouvelle exploration avec Ceal Floyer. S'appuyant souvent sur le dispositif de la projection, elle renouvelle ici son travail sur la force d'émotion de ce qui semble ordinairement insignifiant. L'artiste joue donc sur l'absence, « l'exploration de l'espace négatif » selon ses propres termes. Trois de ses ouvres s'y confondent. Tandis que des « me » et des « you » s'échappent d'une chanson d'amour amputée et envahissent l'espace de leur son ralenti et grave à l'excès (Me/You - Love Me Tender), un petit rétroprojecteur donne à voir sur le mur, l'image d'un interrupteur lumineux (Light Switch). La chanson d'Elvis Presley parle toujours d'amour, tant sa déformation est touchante, et la fragilité de cet interrupteur impalpable émeut. Celui-ci est projeté sur un coin de mur, au fond d'une pièce simplement traversée d'un fil blanc peint au sol et « ornée » d'une machine de jardin vaguement identifiable (Taking A Line for a Walk). Et cite l'importance de l'utile.

Les recherches d'Alexander Chizhevsky (1897-1964) portaient sur le parallèle entre les comportements sociaux des humains et les activités solaires. Déporté en 1942, il continua ses recherches en Oural et au Kazakhstan, avant d'être autorisé à revenir en 1958 à Moscou. Chizhevsky Lessons de Mikol Assaël rend ouvertement hommage à cet éminent scientifique russe qui travailla de nombreuses années sur l'ionisation de l'air. L'artiste suspend une vingtaine de panneaux de cuivre à distance égale entre le sol et le plafond, laissant le visiteur déambuler dans cet espace chargé d'électricité. Cette tension peut amuser, agacer, mettre mal à l'aise ou laisser indifférent, il n'empêche qu'elle est bel et bien là.  La force de Chizhevsky Lessons se fonde sur la puissance d'un ressenti proche de l'appréhension, voire de la peur. Ces leçons de Chizhevsky n'avaient guère pour but que le bien, mais furent source des maux personnels du chercheur, et restent susceptibles d'être détournées en faveur de mauvais esprits.

Titulaire du Prix Marcel Duchamp 2008, Laurent Grasso s'intéresse depuis longtemps aux effets et méfaits des recherches scientifiques. En 2007, Laurent Grasso avait déjà représenté HAARP en vidéo. Il propose aujourd'hui, face aux Chizhevsky Lessons, une reconstitution de la forêt électrique qu'est la base HAARP. « Plus vraie que nature », pourrait-on dire tant le souci de vraisemblance est ici respecté. Quelque chose d'extrêmement puissant se dégage de cette sculpture quasi monstrueuse, nous interrogeant sur le pourquoi de cette présence surhumaine et bêtement électrique. Une fois encore, le matériau sert les fantasmes de l'homme.

Exposition cohérente et efficiente, Gakona est remarquable par son sujet, se nourrissant autant du réel que de la fiction - les mêlant à un point tel que leur dualité n'a finalement plus guère d'importance.

 

Gakona
Du 13 février au 3 mai 2009
Palais de Tokyo
13, avenue du Président Wilson - 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com


S. R. (18 fevrier 2009)


 






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