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Rodin, Freud et le langage de la pierre

par Werner Spies


Jusqu’au 22 février, le Musée Rodin, à Paris, présente La Passion à l’œuvre, Rodin et Freud Collectionneurs, un large choix d’objets révélant la pulsion possessive qui anima aussi bien les deux personnalités historiques.

Il n’y aucune raison biographique à cette « action parallèle », les deux hommes ne se sont jamais rencontrés. Nous ignorons s’ils avaient même connaissance l’un de l’autre. Mais il y a entre eux des catalyseurs éminents : Rilke, Lou Andreas-Salomé, Stefan Zweig, Marie Bonaparte les ont tous deux fréquentés. Hugo Heller, qui publie à Vienne la revue de Freud Imago, fait venir dans la ville de la Sezession une importante exposition d’aquarelles de Rodin.

On a l’impression que les objets sont comme des antennes ou des tentacules servant aux deux énormes cerveaux à palper le corps et le psychisme. Dès le premier regard, il est évident que ce commerce avec les vases, les statuettes et les bronzes n’est pas animé par une passion fanatique de connaisseur et de collectionneur. Ce qui accompagne ces œuvres va plus loin que l’intérêt pour les antiquités ou que la possibilité d’aiguiser encore, sur une trouvaille nouvelle, l’acuité de ses connaissances.  On parlerait volontiers d’une chasse aux œuvres, jouant avant tout un rôle d’inspiration et un rôle herméneutique.

Les collections avaient des fonctions personnelles radicalement différentes. On sait le grand intérêt que Freud portait à l’archéologie, en relation avec sa propre recherche, qui avait à fouiller lentement et patiemment dans des strates incertaines. Pour le découvreur des traces mnésiques qui survivent sous forme inconsciente dans « l’ardoise magique », la confrontation avec des époques différentes, avec mémoire courte et mémoire longue, fournissait un modèle décisif. C’est pourquoi un Schliemann pouvait être considéré par Freud comme le fouilleur — et l’analyste — par excellence.

Ce qui saute immédiatement aux yeux, c’est que chez Rodin, qui réunit près de six mille objets, l’on trouve aussi bien de grands que de petits formats. Il a de la place, il peut laisser sa collection s’étendre indéfiniment. Elle occupe peu à peu, aussi bien à l’hôtel Biron à Paris qu’à Meudon, les ateliers, le musée et les jardins. Freud, qui arrive pour sa part à plus de trois mille œuvres, collectionne manifestement pour son intérieur. Il évoque sans cesse les efforts financiers que lui coûtent ces pièces. Mais visiblement ces sacrifices participent au plaisir que doit procurer la collection. Freud aurait pu justifier les prix payés comme il le faisait pour ses substantiels honoraires : « Un traitement pour rien ne vaut rien. »

Et, comme Rodin, il était presque exclusivement attiré par les objets qui pouvaient se palper. Les tableaux — à part quelques peintures sur cire du Fayoum — ne séduisirent pas le collectionneur. En témoignent les clichés pris par le photographe Edmund Engelmann dans l’appartement de la Berggasse, peu avant que Freud ne fuie Vienne. Freud s’en tient à des formats susceptibles de transformer appartement et cabinet médical en un cabinet d’art bien composé. Car tout est de l’art, dans cette collection. Aucun artefact donnant dans le cabinet de curiosités. La disposition et le jeu des voisinages formels régissant l’arrangement évoquent cette mise en scène de l’horror vacui qu’a longuement peaufinée André Breton dans son atelier de la rue Fontaine.

Cela donne une vision étourdissante qui exclut tout gros plan sur un objet isolé. N’oublions pas que le futur pape du surréalisme, lors de son voyage à Vienne en 1922, est reçu chez Freud. Et cette visite, qui a pu donner des idées au visiteur, tombe à un moment où le fondateur de la psychanalyse avait déjà disposé ses trouvailles sur les commodes et sur son bureau. Malheureusement, l’exposition du Musée Rodin ne donne aucune idée, même approximative, de la disposition qu’avaient à l’époque les deux collections.

L’ordre auquel Freud soumettait ces pièces, le jeu de contrastes que Rodin instaurait entre ses acquisitions, cela nous est dissimulé. Au lieu de se risquer à une reconstitution au moins partielle, qui pourrait expliquer les regards différents de l’artiste et du savant, le musée nous présente une anthologie décousue d’objets et de documents. Certes il est fabuleux que, pour la première fois, le célèbre relief romain des Agraulides, qui devait occuper Freud depuis sa rencontre avec la fantaisie pompéienne du romancier Wilhelm Jensen, ait pu quitter les musées du Vatican pour venir à Paris. Au mur de la Berggasse n’était accroché qu’un moulage en plâtre. Le pied gauche que lève la Gradiva — évocation sensuelle et signe de départ — doit au texte de Freud Délires et rêves dans la Gradiva de Jensen d’avoir littéralement enchanté les surréalistes.

Il est compréhensible que le collectionneur Rodin ait eu une prédilection pour la sculpture. Chez lui prédominent les œuvres de l’Antiquité et du Moyen Âge. Au milieu d’elles trouvent place quelques pièces égyptiennes, ou tel objet d’Extrême-Orient. Mais rien ne vient ébranler l’hégémonie du canon classique.

La fascination pour l’Asie du Sud-Est est due à une vision nouvelle, papillonnante, qui annonce déjà le Musée imaginaire de Malraux. Il décrit cela dans son livre sur les cathédrales de France : « De même que, quelque temps après mon séjour à Marseille, j’ai discerné la beauté antique dans les danses du Cambodge, de même je reconnais la beauté cambodgienne à Chartres, dans cette attitude du Grand Ange, vraiment pas très éloignée du geste de la danse. » Rodin justifie le mélange des époques et des atmosphères en indiquant qu’il entend être une passerelle reliant les deux rives, le passé et le présent.

La fringale d’objets que manifeste Freud englobe même quelques travaux ethnologiques. Lesquels ne semblent nullement intéresser Rodin. Pourtant, dans les premières années du XXe siècle, fétiches et masques d’Afrique Noire et d’Océanie commençaient d’envahir les ateliers parisiens. Que signifie finalement, s’agissant de Freud et de Rodin, les confrontations de cette « foule d’impulsions » que Walter Benjamin voit à l’œuvre dans les « diverses sortes de collections » ?

Au centre de celle que fait Rodin, il y a le fragment. C’est ce qui l’attire et le stimule. Il ne cesse de ramasser tessons et tronçons. Mais il ne les traite pas du tout en restaurateur : ce qui est brisé l’incite à accentuer encore la forme irréparable. Avec ses trouvailles, Rodin crée des divinités-prothèses, qui cannibalisent proprement le passé. Rilke situe cette pratique de Rodin dans l’esthétique romantique du fragmentaire : « Chacun de ces morceaux est d’une unité si éminemment saisissante, il est à ce point seul possible, il requiert si peu d’être complété qu’on oublie que ce sont seulement des parties, et souvent des parties de corps différents, qui sont là si passionnément attachées les unes aux autres. »

Les collages plastiques, faits de fragments de la collection et de torses créés par lui-même, font finalement éclater certitude et canon. Le sculpteur fait offrande de son propre déchirement. Cela culmine dans des montages psychiques étourdissants. Ils le poursuivent comme des Érinyes. Ce n’est pas par hasard qu’il fait sortir la main de Pierre de Wissant, l’un des Bourgeois de Calais, de la tête d’une de ses victimes : Camille Claudel.

Sur la façon dont Rodin se tourne vers la forme ouverte, incertaine, Rilke donne une indication inouïe, dans la monographie qu’il lui consacre. Il note que l’inachevé appartient à un art vivant qui se règle sur la « mère Nature ». C’est la première fois que le principe de l’évolution est transposé à celle de l’art. À cette mélancolie dans le traitement de la forme, l’autre grand modeleur d’hommes de l’époque, Freud, oppose tout autre chose. À partir des manifestations fragmentaires et obscures du psychisme, il cherche à restaurer une image de l’homme qui soit rationnelle et sans ombres.

Ce texte a été publié dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung et a été traduit de l'allemand par Bernard Lortholary.

 

La Passion à l’œuvre, Rodin et Freud Collectionneurs
Jusqu’au 22 février 2009
Musée Rodin
79, rue de Varenne - 75007 Paris

Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9h30 à 16h45

La Passion à l’œuvre, Rodin et Freud Collectionneurs
Catalogue de l’exposition 240 pages, édition Nicolas Chaudun/édition du musée Rodin, 2008, 39 €


W. S. (08 janvier 2009)


 






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