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Pompidou Metz : L'art se décentralise !

par Cyril Thomas


En préfiguration de l'ouverture prochaine d'un second Centre Pompidou, à Metz, le chef lieu mosellan se met au diapason de l'art contemporain en proposant une « Constellation » de manifestations artistiques, visibles jusqu'au 4 octobre, dans l'enceinte urbaine et en région.

A l'heure des grosses entreprises alliant tourisme de masse et activités artistiques (La Dégelée Rabelais, Lille XXL et tant d'autres), Metz se distingue par son élégance. La ville n'est pas entièrement recouverte de panneaux ni de bannières. Bien au contraire : disséminées aux endroits stratégiques, les affiches viennent articuler une promenade, où tour à tour les 5610 flammes colorées pour un arc-en-ciel (2009) de Daniel Buren se transforment en chapiteau multicolore si vous en empruntez la rue Serpenoise, tandis que Les cinq ellipses ouvertes (2009) de Felice Varini animent la place d'Armes qui jouxte la cathédrale. Au public de découvrir l'emplacement idéal pour voir les bandeaux noirs prendre forme et ainsi offrir un étonnant tableau. Mais Constellation a un atout majeur : ses œuvres. Comme le soulignait à maintes reprises Laurent Le Bon dans ses communiqués, cette manifestation offre une occasion unique de présenter des productions que le Centre Pompidou Paris ne peut accueillir dans ses murs.

En effet, un soin particulier a été apporté au choix et à la mise en scène des pièces issues du musée parisien. L'exemple le plus frappant reste Sans titre (2008) d'Anish Kapoor, exposé dans l'église des Trinitaires. Cette sculpture, sorte de gros bol monochrome, distille des reflets ; l'image se déforme alors, elle glisse ensuite et se perd dans le centre de l'œuvre.

Dès la gare, le ton est donné : les cliquetis de L'enfer un petit début (1984) de Jean Tinguely plongent le spectateur dans une sorte de fête foraine tragique où les machines renvoient à la biographie de l'artiste. Le sac à main de sa mère virevolte, tandis qu'une roue actionne un mécanisme compliqué. L'art cinétique et les mobiles de Calder sont eux présentés au musée de Metz Métropole-la Cour d'Or, comme en écho à l'exposition parisienne.

Le spectaculaire est également présent dans l'enceinte de l'église Saint-Pierre-aux-Nonnains, avec l'œuvre quasi mythique et mystique d'Anthony McCall intitulée Line Describing a Cone de 1973. McCall trace à la main sur la pellicule, photogramme après photogramme, un cercle qui met une vingtaine de minutes à apparaître en entier. Ne cherchez pas les sièges ni un film classique : ce plasticien britannique interroge notre conception du cinéma en invitant le spectateur à jouer avec le faisceau lumineux du projecteur. Il brouille les codes, de sorte que nous pénètrons dans une salle enfumée où seule la lumière qui transperce le brouillard opaque fait œuvre, pour laisser advenir ce qu'il nomme une « sculpture ». McCall utilise l'abstrait pour penser le dispositif de projection. Autre vidéo à ne pas rater aux Trinitaires, celle de Su-Mei Tse (Lion d'or à la biennale de Venise pour le pavillon luxembourgeois en 2003) intitulée L'Écho. Une violoncelliste joue une suite de Bach devant un paysage montagneux, où les notes viennent se répercuter sur les parois naturelles.

A l'Arsenal , « Fables du lieu, regards croisés sur le chantier », est l'exposition collective qui regroupe les commandes passées à cinq photographes : Philippe Chancel, Simone Decker, Nicolas Dhervillers, Franck Gérard et Nicolas Pinter. Cinq regards sur une architecture en pleine transformation, cinq regards sur un projet qui se réalise sous leurs yeux. Nicolas Dhervillers a choisi de se placer directement dans le prolongement des travaux de Thomas Struth qui photographiait les visiteurs de divers musées internationaux. Sa recette, combinée à un minutieux travail de prise de vues et à un méticuleux choix de lumière, demeure très efficace. Dans un premier temps, il isole des spectateurs dans les salles du Centre Pompidou, Paris, puis il les replace à l'intérieur des photographies de chantier. Il pourrait s'en tenir là et montrer des attitudes équivoques. Cependant, ses images regorgent encore de détails. Les visiteurs semblent prier, se recueillir même sous les charpentes et les poutrelles, qui dessinent des puits de lumière. Etrange confession d'un jeune artiste ; l'œuvre d'art devient un temple devant lequel on se recueille, l'architecture en progression un écrin. Philippe Chancel propose une réflexion en deux temps, lorsqu'il réinterprète un lieu, il le biaise pour en retirer des compositions originales. Les ouvriers du chantier deviennent sculptures presque partie intégrante du lieu en mutation. Ce photographe expose par ailleurs à la Galerie Blanche de la Cité Radieuse Le Corbusier à Briey-en-forêt (Meurthe et Moselle).

Dans un tout autre style, Simone Decker approche le chantier de ce nouveau musée avec beaucoup d'humour, joue sur les différences de tailles et de formes pour mettre en avant le monument de Shigeru Ban et de Jean de Gastines. Ces trois photographes partagent la même envie de s'approprier ce bâti si moderne.

Ambiance à la réflexion aussi, à la galerie Faux Mouvement, où Vincent Lamouroux a déployé son Sol.06. Ce plasticien convie le public simplement à marcher, à déambuler dans les creux et toutes les autres ondulations afin de prendre conscience de son acte, de sa gestuelle. Au premier abord, la pièce peut s'appréhender comme une analogie avec un parcours de golf ou un skate-park (on pense aux travaux de Raphaël Zarka) transféré dans une galerie. Très vite, ces idées s'envolent au profit d'une véritable interrogation sur la contrainte imposée par cette œuvre, sorte de paysage-vallée en bois, où le sens de l'orientation comme la perspective ne cesse de fluctuer au gré de l'avancée dans l'œuvre. Cet artiste semble partager le même engouement que Laurent Pariente pour les productions à mi chemin entre sculpture et environnement, entre installation et architecture.

Le clou de cet événement, hormis la visite du chantier du nouveau musée, passage indispensable (pour voir la charpente s'agencer, se moduler et donner une peau au lieu), reste l'exposition du Frac Lorraine avec Cildo Meireles, Lygia Clark et Anna Maria Maiolino, intitulée « A contre-corps, œuvre de dévoration ». Autour de cette thématique, plusieurs médiums se confrontent : le fil, la photographie comme trace d'une expérimentation corporelle et la vidéo. La Bruja, de Meireles (pièce du Centre Pompidou Paris, montrée pour la première fois en France) est constituée de plusieurs kilomètres de fils noir, qui envahissent le sol, les murs, grimpent le long de l'escalier, ou forment un rideau de pluie noir qui chute d'étages en étages. Parfois, les fils se séparent, il n'en reste plus qu'un pour concevoir des figures géométriques évidées et fragiles. Très loin de l'anthropophagie, les fils se font suture, lorsqu'ils envahissent les diverses pièces et lorsqu'ils empiètent sur les autres productions. Les fils s'entremêlent, se croisent, gênent par moment la circulation, entravent toutes les pièces, passent aux travers de trous aménagés dans les fenêtres. Les fils noirs se métamorphosent en monstre évoquant l'idée d'une jungle, mais ils relient l'intérieur à l'extérieur, abolissent les notions de haut et de bas, tissent du sens lors du parcours.

Lygia Clark, photographe, brésilienne aussi, n'a eu de cesse de travailler sur le concept d'enveloppe pour prouver que le corps réagissait à son environnement. Pas tout à fait dans la lignée de la performance, ni dans celle des Body artistes, cette plasticienne conçoit des objets à manipuler, avant d'explorer le corps dans des séances plus proche d'un art thérapeutique. Elle utilise les matériaux, tels que le sac en plastique, le filet, le tissu, le fil (Bave anthropophagique, de 1973) afin de redéfinir l'épiderme, d'isoler des zones et des sensations liées aux passages des éléments extérieurs aux corps. La vidéo datée de 1973 In-Out (Antropophagy) d'Anna Maria Maiolino, retranscrit des jeux de mastications, de mordillements, de succions. Les bouches sont cadrées en plan serrées, décontextualisées, elles deviennent autonomes et esquissent une sorte de danse macabre.

 

Constellation
jusqu'au 4 octobre 2009
en attendant l'ouverture du Centre Pompidou-Metz


C. T. (15 juillet 2009)


 








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