Enfin ! Un manque, sinon un oubli, est réparé avec la première grande (et vraisemblablement définitive, après on publiera sans doute des approches plus thématiques et analytiques) monographie consacrée aujourd’hui à Manuel Alvarez Bravo, le grand photographe mexicain disparu, à l’âge de cent ans, en 2002. La maison d’éditions Actes Sud vient de sortir Photopoésie.
Des livres sur son œuvre, il en existait, bien entendu, et des catalogues, depuis les années trente et jusqu’au magnifique – et introuvable – Cien años, cien fotos publié à l’occasion du centenaire de sa naissance. Mais rien n’embrassait l’extension de l’œuvre de celui qui fut avec André Kertész, Walker Evans, Henri Cartier-Bresson et Bill Brandt l’un des fondateurs de la photographie moderne. Il a d’ailleurs exposé avec l’américain et le français dès les années trente et a toujours entretenu leur amitié.
Non pas qu’il s’agisse d’un tenant de l’avant-garde à tout crin (encore que dans ses débuts ses « jeux de papier », la forme d’un « matelas » roulé et ses rayures, les tuyaux de l’ « orgue de la cathédrale », la forme d’une « peau de mandarine » l’aient inspiré) dans le sens formaliste du terme appliqué par certains de ses contemporains en Allemagne, en Russie, en Italie. Mais, ayant saisi la souplesse et l’extension du champ de la photographie, il s’en empara pour explorer le monde, le morceler, l’interpréter avec une vision claire qui refusait absolument un pictorialisme certes sur le déclin, mais toujours aux aguets. Il réinventa le monde devant son objectif. Mieux, il réussit à faire percevoir, lui qui savait que la photographie est d’abord une organisation de formes, ce qu’il y a au-delà et à aller, visuellement, au plus profond d’une culture singulière, la sienne et celle de son pays.
Le fort volume à l’italienne, à la fabrication particulièrement soignée pour reproduire au mieux les vibrations de gris, réunit pas moins de 374 photographies, accompagnées de textes de sa veuve, Colette Alvarez Urbajtel, de l’irlandais John Banville, du français Jean-Claude Lemagny et du grand écrivain et diplomate mexicain Carlos Fuentes (c’est un dispositif de plus en plus classique par rapport à la recherche de coéditeurs). Il n’est pas chronologique mais se déroule avec souplesse, selon un rythme simplement visuel tout à fait réussi, en bel accord avec le contenu et permet au lecteur, qui cherche les dates, d’établir des correspondances entre certaines images, de déchiffrer des constantes, de s’approprier l’œuvre, au bout du compte.
Il est troublant, par exemple, que la femme dissimulée par les draps qui sèchent pour L’éclipse (1933) et la Fillette regardant les oiseaux (1931) aient le même geste de la main, le même angle du coude pour protéger leur regard. C’est l’une des caractéristiques de ce que l’auteur a su faire durant toute sa vie, avec la photographie.
Le livre permet de découvrir tous les aspects de cette création à la fois libre et rigoureuse, qui parle de la photographie et de sa nature sans appuyer le trait mais avec un sérieux profond (il en est ainsi, par exemple, de la Parabole optique de 1931). Tous ses grands classiques sont là, évidemment, mais on découvre bien des images qui déclinent, de façon parfois plus discrète mais avec une sensibilité toujours aussi juste, les thèmes qui n’ont cessé de revenir dans l’œil de celui qui fut ami de Tina Modotti (à qui il apprit la technique du tirage au platine), d’Edward Weston, de Frida Kahlo, des muralistes mexicains, à commencer par Diego Rivera et Clemente Orozco et qui suivit Eisenstein sur le tournage de Que Viva Mexico, qui fréquenta écrivains et penseurs et photographia en 1939 Léon Trotski, réfugié au Mexique où il fut assassiné.
C. C. (2 décembre 2008)









