La Foire du livre de Francfort, le plus grand rendez-vous au monde de l’édition, ouvre ses portes aujourd’hui mercredi 15 octobre. Un salon qui fête cette année ses 60 ans et se terminera dimanche prochain. Nombreux sont les éditeurs d’art qui y présentent leurs collections et trouvent là l’opportunité d’établir les contrats d’éventuelles coéditions. L’un d’eux, l’allemand Lothar Schirmer, le patron des éditions Schirmer/Mosel basé à Munich, est aussi l’éditeur d’Anselm Kiefer, le lauréat du Prix de la Paix 2008 des Libraires et Editeurs allemands.
Lothar Schirmer répond aux questions de George Kayser.
George Kayser : Cela fait plus de 45 ans que vous collectionnez des œuvres d’art, vous êtes devenu éditeur il y a près de 35 ans et depuis dix ans maintenant vous êtes également galeriste. Quelles motivations essentielles peuvent vous avoir amené à tant d’activités ?
Lothar Schirmer : Vous avez oublié la maison d’édition littéraire créée avec Tanja Graf il y a cinq ans. Vous me demandez ce qui me motive. Seriez-vous d’accord avec un mélange de soif de recherche, de simple curiosité et d’un certain désespoir existentiel ?
G. K. : Vous n’aviez pas vingt ans quand vous avez acheté des œuvres d’art de Cy Twombly ou de Joseph Beuys. Votre goût et votre flair se sont révélés justes. Que conseilleriez-vous à des jeunes qui veulent collectionner de l’art aujourd’hui ?
L. S. : Je leur conseillerais d’étudier l’art contemporain. L’offre englobe ici plusieurs générations d’artistes. Je commencerais par la génération la plus ancienne, je m’intéresserais ensuite à ma propre génération pour passer finalement à une génération plus jeune. Je conseillerais également de ne pas oublier de gagner de l’argent car l’argent et les connaissances spécialisées doivent à plus ou moins long terme se compléter.
G. K. : Où achetez-vous ? Chez les artistes, dans des galeries, lors de ventes aux enchères ?
L. S. : Chaque fois que je vois quelque chose qui est en vente et qui me plaît, donc dans des ventes aux enchères, dans des galeries et chez certains artistes.
G. K. : Vous prétendez aimer les artistes que vous collectionnez. Vous aiment-ils en retour ou bien se retranchent-ils derrière leur art ?
L. S. : Oui, c’est vrai. En fait, je ne peux collectionner que des artistes que j’apprécie personnellement. Dans de rares cas cela peut déboucher sur une amitié. Généralement nos rapports se construisent sur le respect d’une certaine distance mêlée de bienveillance.
G. K. : Ne faites-vous qu’acheter ou bien arrive-t-il que vous vendiez des œuvres de votre collection privée ?
L. S. : Pour le moment ma collection s’accroît encore mais il n’y a pas de règle sans exception.
G. K. : En 1985 vous avez lancé comme éditeur de livres d’art un programme français en France avec 18 titres. Entre-temps, la maison d’édition Steidl est devenu le numéro un allemand sur la place de Paris. Vous-même, par contre, avez jeté l’éponge en France bien que vous y éditez toujours des artistes français comme Bettina Rheims et Jean-Baptiste Mondino. Le marché français vous a-t-il déçu ?
L. S. : Oui, en 1985 nous avons assez tôt commencé avec un programme français. Mais notre distributeur en France a fait faillite, ce qui nous a coûté beaucoup d’argent. Nous nous sommes alors dit qu’avec nos livres nous pouvions aussi toucher le public français et nous occuper de nos auteurs français directement de Munich. Nous organisons pour nos auteurs des coproductions internationales pour les faire connaître dans le monde et nous participons à ce genre de coproductions lorsque nous pouvons de cette manière faire connaître un artiste ou un écrivain en Allemagne.
G. K. : En 1988, vous avez créé avec la Bibliothèque visuelle de Schirmer une collection de livres de poche « qui doit faciliter aux jeunes une première rencontre, à qualité égale, avec les monographies de la maison d’édition. » Entre-temps, Taschen a le monopole des livres d’art pour tous les âges et ceci dans le monde entier. Ressentez-vous sur le marché la concurrence de collègues agressifs ou bien Schirmer/Mosel a-t-il trouvé un créneau élitaire ?
L. S. : Je pense qu’il y a une différence essentielle entre nos livres et ceux des autres. À ceux qui voient la différence il n’y a rien à expliquer et à ceux qui ne la voient pas il n’y a rien à expliquer non plus. Peut-être suffit-il de citer quelques noms parmi mes auteurs : Cy Twombly, Joseph Beuys, Anselm Kiefer, Bernd et Hilla Becher, Candida Höfer…
G. K. : Comment vivez-vous entre des extrêmes comme Hanna Schygulla ou Marilyn Monroe et Gerhard Richter, Andreas Gursky ou les Becher ? Parvenez-vous à établir des liens ou bien vous laissez-vous porter par le courant ?
L. S. : C’est vrai, en règle générale les artistes sont des personnalités extrêmes et il faut une certaine énergie psychique pour maintenir la communication. Cela m’est plus ou moins aisé, selon les cas.
G. K. : En tant qu’éditeur, regrettez-vous l’une ou l’autre chose ? Une occasion manquée ou un livre que vous n’auriez pas dû éditer ? Des artistes que vous avez surestimés ou sous-estimés ?
L. S. : Oui, bien sûr.
G. K. : En 1999, vous avez exposé votre collection en Allemagne. Que s’est-il passé
depuis ? Est-elle convoitée ?
L. S. : La collection s’est bien agrandie. Est-elle convoitée ? On le verra un jour !
G. K. : Votre maison d’édition, votre collection et votre galerie pourraient-elles exister sans vous ? Avez-vous jamais songé à un musée Lothar Schirmer ?
L. S. : Même si on a du mal à se l’imaginer, la vie des autres continue lorsqu’on meurt. Ma maison d’édition, ma galerie et les œuvres d’art vivraient très certainement leur vie, sans doute sous une autre forme. Bien entendu, j’ai songé à mon propre musée, déjà parce que ce serait un plaisir de voir la collection dans son ensemble et les liens qui en émanent. Je ne pense pas que cela soit son unique sens. Lorsque les œuvres reviennent dans le circuit, c’est tout aussi bien.
G. K. : Éditer, collectionner, vendre. Dans une autre vie, seriez-vous artiste ?
L. S. : Si l’on me donnait une seconde vie, je pourrais aussi bien faire des ménages.
G. K. (15 octobre 2008)












