Il y avait Le Petit Livre Rouge, il y a désormais Le MAO. Et si, sous une couverture de même couleur se déroulent des objets de nature bien différente, ils sont, chacun à leur manière, tout à fait définitifs et édifiants.
Le petit format de l’opuscule regroupant aux fins de « bonne » éducation idéologique les écrits du Grand Timonier avait l’avantage de permettre une prise en mains facile, y compris par les enfants, et de le transformer tout naturellement en oriflamme portatif que l’on pouvait sortir et brandir à tout instant. Le pavé qui sort aujourd’hui, fort de ses plus de cinq cents pages — et d’un poster géant, en prime — n’est pas aussi pratique, bien qu’il soit parfaitement clair et organisé en chapitres lumineux et il se transformerait immédiatement en arme. En boomerang, en quelque sorte, tant il met en évidence, et donc à mal, la construction du culte de la personnalité de Mao, dans ses moindres détails.
A vrai dire, l’ensemble est impressionnant, qui réunit près de mille objets, les organise, les classe, les inventorie, précise leur sens, oscille entre le pompeux et le dérisoire, lie l’ensemble et vous laisse K.O. sur place, au bord du vertige. Cela commence dès les années 40 et le livre se conclut sur des artistes contemporains, de Warhol à Erro en passant par Fromanger et Yan Pei Ming. Car il y a tout. Et de tout. Claude Hudelot, sinologue, attaché culturel en République de Chine à plusieurs reprises a collectionné bien des objets chinois, dont beaucoup voués au culte de Mao. Il a croisé un autre fanatique de ces objets, produits et diffusés à des milliards d’exemplaires, Guy Gallice, qui les a photographiés. De leur complicité est née cette somme, dont on peut craindre qu’elle ne soit exhaustive, qui compile les déclinaisons de quelques motifs emblématiques sous toutes les formes imaginables ou peu s’en faut. Et, même si elles sont remarquables, parfaitement utilisées et souvent inédites, les photographies documentaires deviennent, contrairement à tout ce que nous connaissons sur la question un élément mineur.
Sauf lorsque les auteurs décident, de façon parfaite, de nous conter les histoires, devenirs et avatars d’une photographie prise par Edgard Snow, décryptent comment les clichés de Wu Yinxian, Hou Bo — photographe officiel de 1949 à 1962 — Xiao Zhuang ou Li Zhensheng sont devenus des icônes et soulignent comment la photographie a œuvré pour promouvoir une image souriante, voire riante, du leader.
On s’attarde avec les auteurs sur les variations autour de la peinture la plus reproduite au monde, inspirée d’ailleurs par une photographie, et due à Liu Chinhua : Le Président Mao en route vers Anyuan. Et ce d’autant plus que l’on trouve la reproduction du fusain préparatoire, la peinture à l’huile en grand format, une version flottant sur les eaux, et les inévitables posters accompagnant l’histoire, une fois de plus édifiante et savoureuse de cette image dont, au fond, plus personne ne savait qui en était l’auteur. Et l’on pourrait ainsi multiplier les exemples, tout comme l’on pourrait lister les objets : affiches, posters, papiers découpés, bois gravés, miroirs, céramiques, porcelaines, sculptures en bronze, bois, résine ou marbre, les assiettes, plats, tasses et sous tasses, théières, thermos, éventails, oreillers, montres, horloges, réveils, tissus décoratifs, papiers peints, badges et autres brassards par exemple…
Tout cela pourrait, entre capharnaüm et inventaire à la Prévert, n’être qu’anecdotique. Un des grands mérites du livre est de démontrer, sans lourdeur, comment tout cela participe, de façon clairement contrôlée et parfaitement cohérente — entre autres en limitant les motifs et en les déclinant sous toutes sortes de formes, d’objets et de matériaux — à la fabrication d’une image de propagande quasiment unique dans l’histoire. Rejoignant celle des empereurs de la Chine ancienne, l’image de Mao est celle d’un Dieu, accompagné d’un soleil rouge, guide suprême auquel on souhaitait de vivre « dix mille ans ».
Ce qui pourrait expliquer que, lorsque l’affiche tirée du tableau de Liu Chinhua aboutit au Vatican, elle fut prise pour celle d’un missionnaire chinois en train d’évangéliser et, durant quelques années, montrée en exemple… Edifiant !
Claude Hudelot, Le Mao, photographies de Guy Gallice, éditions Rouergue, 21 x 24, relié, 540 pages, 52 €
C. C. (18 septembre 2009)









