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Schwob, Goudemare et Maua

par Alexandre Devaux


La Table Ronde a fait paraître récemment Maua, un texte érotique et inédit de Marcel Schwob. Cette pépite, c’est Sylvain Goudemare, auteur, libraire à Paris et biographe de Schwob qui l’a sortie des limbes de l’anonymat.

Alexandre Devaux : Qui est Marcel Schwob ?
Sylvain Goudemare :
Marcel Schwob est un écrivain français, né à Chaville en 1867 et mort à Paris en 1905. Il a écrit des contes, des essais, des préfaces pour des écrivains de son temps (Rachilde, Henri Bataille). Passionné de littérature anglaise, il a traduit Shakespeare et Daniel Defoe, été le seul auteur français à correspondre avec Robert Louis Stevenson, dont il a su très tôt comprendre le génie. Il a influencé des écrivains majeurs, Paul Claudel, Jules Renard, Alfred Jarry, et plus tard Michel Leiris et Jorge Luis Borges. Son œuvre a toujours été, depuis sa mort, éditée ou illustrée. Elle est une porte ouverte sur l’étrange, le songe et l’imaginaire. De nouveaux lecteurs y trouvent toujours leur bonheur. Et tant qu’il y aura des lecteurs…

A. D. : Comment êtes-vous venu à lui ?
S. G. :
J’ai découvert Schwob grâce à une collection « Fin de siècle » (en 10/18) que dirigeait Hubert Juin à la fin des années 70. Aux côtés de Schwob, on trouvait Octave Mirbeau, Jean de Tinan, Hugues Rebell, visages singuliers d’une littérature sans pareille. Le personnage et ses légendes donnaient envie d’aller voir plus près, ou plus loin. J’ai commencé à collectionner tout ce qui avait trait à son univers. Il n’existait qu’une seule biographie, parue en 1929. J’ai voulu redonner vie à un bonhomme fascinant, en me faisant son biographe. Et c’est ainsi qu’est né Marcel Schwob ou les vies imaginaires, publié aux éditions du cherche-midi en 2000.

A. D. : Comment (ce texte) est-il venu à vous ?
S. G. :
La Providence ! Dieu ou  Diable, chacun reconnaîtra le sien. Ce sont les fortunes de l’Hôtel des Ventes, le regard curieux d’amis attentifs et mon obstination à aimer Schwob qui m’ont permis de découvrir ce magnifique inédit, érotique, dont personne n’avait jamais entendu parler. La surprise est de taille : ce texte n’était pas destiné à être publié, Schwob gardait son secret dans un cahier d’écolier, et pendant plus d’un siècle aucun lecteur n’a pu parcourir ces lignes troublantes. À force de vivre avec un fantôme (quand on écrit la biographie d’un écrivain disparu, l’impression est parfois surprenante) on finit par se dire qu’il existe quelquefois des signes d’un au-delà… très au-delà ! Plus prosaïquement, je dirai que le hasard, la chance et l’amitié ont mis en lumière ce manuscrit. Ce qui n’exclut pas la possibilité des fantômes.

A. D. : A quels artistes de son temps Marcel Schwob était-il lié ?
S. G. :
Schwob a grandi dans un environnement culturel déterminant. Son père, directeur d’un journal à Nantes, connaissait Gautier, Jules Verne, George Sand. Son oncle, Léon Cahun, écrivain et conservateur à la bibliothèque Mazarine, s’occupa de son éducation à Paris et l’éleva dans l’amour des belles-lettres et des beaux-arts. De culture classique, Schwob ne fut pas un défenseur des avant-gardes à l’instar d’Octave Mirbeau. Mais il voyait régulièrement Rodin et Camille Claudel — qui lui fit présent d’une sculpture — Claude Monet, et fut en correspondance avec le peintre Henry Brokman. Sa femme, Marguerite Moreno, inspira Lévy-Dhurmer pour deux tableaux et de nombreuses esquisses. Schwob fut un temps journaliste, et fréquenta quelques dessinateurs de presse et illustrateurs comme Steinlen et Grandjouan, qui dessina deux ex-libris pour son extraordinaire collection de livres.

A. D. : A-t-il été illustré à son époque ? Et ensuite ?
S. G. :
La toute première version des Mimes, publiée en fac-similé autographe au Mercure de France en 1893 à 25 exemplaires, est illustrée d’une composition originale de George Auriol. L’année suivante, la couverture est dessinée par Jean Veber, surprenant illustrateur de L’Homme aux poupées, qui signa par ailleurs une caricature féroce de Schwob en « roi des épouvantements ». Pour La Croisade des enfants, en 1896, Maurice Delcourt réalise, en couverture, une lithographie, dont Schwob ne fut guère content. Schwob préface deux recueils de bibliophilie, pour des contes de Gautier et Flaubert, illustrés par Georges Rochegrosse et Luc-Olivier Merson, peintres académiques s’adaptant aisément aux goûts des collectionneurs de la fin du XIXe siècle. Il croise la route de Félicien Rops vieillissant dans un recueil collectif, Féminies, publié en 1895 sous la direction d’Octave Uzanne, dans lequel il donne deux textes. Un seul de ses ouvrages, La Porte des rêves (il s’agit d’un choix de contes), est entièrement illustré, par Georges de Feure, en 1899. C’est une merveille, au tirage limité à 220 exemplaires sur japon, dont la cote ne cesse de croître.

 

Après sa mort, Schwob continua d’intéresser peintres et illustrateurs. Des graveurs sur bois comme Siméon, Daragnès, Lebédeff ou Masereel livrèrent de savoureuses compositions pour des éditions au tirage limité. George Barbier, en 1930, signa de splendides hors-texte au pochoir pour Mimes, pour une impression à petit nombre ; Félix Labisse s’enflamma pour les Vies imaginaires, et Léonor Fini donna sa version des frêles jeunes filles du séduisant Livre de Monelle. Plus près de nous, Emmanuel Guibert et David B. réalisèrent, en 2000, un magnifique Capitaine écarlate, véritable vie imaginaire de Marcel Schwob, dans laquelle l’écrivain se trouve confronté aux personnages nés de son imagination. Les jeux ne sont pas finis : sans nul doute, l’imaginaire de Marcel Schwob trouvera de nouveaux traits pour alimenter plumes, pinceaux, crayons, stylos, encres, bois, papier, écrans, gommes et machines à rêver. L’univers de Schwob est un univers en expansion.


Marcel Schwob, extrait de Maua, éditions La Table Ronde

Marcel Schwob, extrait de Maua, éditions La Table Ronde

 

Maua, conte érotique et inédit de Marcel Schwob & reproduction du fac-similé, édition limitée à 2500 ex., La Table Ronde, 64 pages, 22 €


A. D. (3 décembre 2009)