Boris Vian, le swing et le verbe, recompose le portrait d’un artiste atypique aux multiples talents. François Roulmann, libraire spécialiste ès musiques et Nicole Bertolt, directrice de la fondation Boris Vian, ont rassemblé une riche documentation sur l’homme de lettres et de musique.
« J’ai lâché la trompette. J’aimais bien ça pourtant ». C’est en 1950, alors que sa santé se dégrade, que son couple bat de l’aile et que sa carrière littéraire fait du surplace, que Boris Vian écrit ces lignes en apparence anodines. En apparence seulement. Faut-il que Vian ait un méchant coup de blues pour se détourner alors de son instrument fétiche. Depuis les années 30, il en pince pour la trompette et surtout pour sa version miniature, un genre de cornet à pistons qu’il baptise affectueusement « trompinette ». Il ne s’en sépare presque jamais. Dans son étui le jour (Vian travaille comme ingénieur), l’instrument ne sort qu’à la nuit tombée. Vian l’embrasse alors à pleine bouche et fait danser ses longs doigts agiles sur les pistons. Trompette au bec, il enfièvre ainsi les surprises-parties entre amis et se taille une belle réputation à force de se produire dans les bars et les clubs enfumés de Saint-Germain-des-Prés.
Ici et là il fait la java en musique, entouré de zazous et de ces noctambules existentialistes qui récitent du Sartre à tout bout de champs. Oiseau de nuit au zèle déployé, Vian est à ce point un habitué des bœufs et des impros que la presse, toujours prompte au sacre, le baptise « Prince des nuits germanopratines ».
Ce livre qui paraît chez Textuel ne se focalise pas seulement sur la relation, certes privilégiée, que Vian entretient avec son instrument. C’est, bien plus largement, aux rapports de l’écrivain avec la « zizique » qu’il est consacré, et d’abord avec le jazz, « la grande affaire de sa vie » d’après les deux auteurs, Nicole Bertolt et François Roulmann.
Boris Vian appartient en effet au club très sélect des mordus. Il n’est pas féru de jazz, il en est fondu. Ce n’est pas un passionné, c’est un possédé. Et le lecteur qui ne connaîtrait rien de la biographie de Vian mais qui aurait lu ses livres cultes (L’écume des jours, J’irai cracher sur vos tombes ou L’arrache-cœur) peut entendre, s’il tend l’oreille, la musicalité de son écriture. C’est que la prose de Vian swingue. Il a le rythme dans la peau et son écriture bat le tempo.
De ses parents, de sa mère Yvonne surtout, lui vient son intérêt pour la musique. Les chromosomes et l’époque le porteront naturellement vers le jazz, cette musique à nulle autre pareille. Les fraternités que sont les jazz-bands, la fièvre du public, les acrobaties sonores, tout cela le transporte et lui procure des sensations uniques. Pour la plupart inédits, les documents publiés dans cet ouvrage montrent donc un Boris Vian en jazzman. Jazzman accompli mais aussi, et peut-être surtout, jazzologue chevronné. Il joue autant de jazz qu’il écrit sur le sujet. Dans ces critiques et ses chroniques jazzy, il partage, notamment avec les lecteurs de Jazz Hot, son admiration pour « l’empereur » Duke Ellington, le « roi » Dizzy Gillespie, « l’ahurissant » Miles Davis ou encore pour ce « demi-dieu descendu sur terre » qu’est à ses yeux Charlie Parker. Autant de maîtres qu’il s’efforce, quand l’occasion se présentera, de rencontrer (pour l’anecdote, Ellington était le parrain de sa fille Carole).
Sur l’histoire, sur les origines, les courants et ce qui fait alors l’actualité du jazz, Vian est incollable. Un véritable Monsieur Je-sais-tout ! Vient-il à troquer la trompette pour la plume, la scène pour la page, c’est toujours pour écrire avec ardeur, verve et enthousiasme. Il a la passion communicative, c’est le moins qu’on puisse dire. Les quelques extraits de ses articles ici reproduits suffisent à prouver que toute sa vie Vian vibre au son du jazz, pense jazz, dort jazz. Cette activité de critique musical qu’il exercera d’une façon ou d’une autre jusqu’à sa mort, en juin 1959, fait ressortir combien il y avait en lui de la graine d’évangéliste du swing, cette « qualité vivante et dynamique » du jazz. Saisissement, possession, envoûtement, jubilation, c’est l’expression même du désir que Boris Vian voit dans cette musique. Si, comme il le croit, « l’art consiste à produire dans le public un choc physique violent, que ce soit par la joie, la peur, par l’excitation sexuelle ou n’importe quel autre moyen », alors le jazz est l’art par excellence.
Les auteurs de ce livre nous tracent le portrait (en même temps que la fresque d’une époque, celle des années 50), d’un romancier, nouvelliste, poète, parolier et bien d’autres choses encore (qu’on pense à ses expériences théâtrales ou à son attirance pour l’opéra), bref, d’un homme-orchestre glissant avec agilité d’un registre à l’autre. Mais au fond, quelle que soit la partition qu’il écrive ou interprète, c’est toujours de musique et de vibrations dont il est question. Il n’avait peut-être pas un cœur très solide, Vian, mais il battu la mesure aux rythmes du jazz. Frénétique !
Boris Vian, le swing et le verbe, de Nicole Bertolt et François Roulmann (préface de Marc Lapprand), Textuel, 220 pages, 49,90 €.
A. D. (12 février 2009)








