Search the whole artnet database
 
Suivez-nous et partagez suivre artnet sur Facebook suivre artnet sur Twitter

 











Un article sur la publication des Cahiers d’Ivry d’Antonin Artaud, chez Gallimard

ARTAUD LE MÔMÔ, LE GÉNIE BRUT
par Romaric Gergorin

Voici sans doutes publiés les deux derniers volumes des œuvres complètes d’Antonin Artaud. Soit les ultimes Cahiers d’Ivry, dernier lieu de résidence de l’auteur du Théâtre et son double, où il s’obstine à se circonscrire à travers notes et dessins. Car Artaud fut aussi un singulier dessinateur et peintre à l’abstraction figurative très personnelle.

 

Antonin Artaud : Cahiers d’Ivry

Antonin Artaud
Cahiers d’Ivry
éditions Gallimard
Antonin Artaud : Cahiers d’Ivry

Ces deux volumes de chacun plus de mille pages, édités avec une belle précision par Evelyn Grossman constitue donc la fin d’un long périple éditorial qui voit la plus grande partie de l’œuvre d’Artaud publiée de manière posthume. Dans ces Cahiers d’Ivry continue le crescendo des derniers écrits d’Artaud, quand il s’acharne à dévoiler l’envoutement dont souffre la société toute entière, à commencer par lui, le grand réfutateur de la vie travestie. On se souvient de textes d’Artaud sur Balthus où son ironie s’acharnait contre une certaine mesure chez Van Gogh et Cézanne : « devant la peinture de Balthus on a envie de se demander comment Gauguin se lavait, sur quel lavabo et dans quelle cuvette, comment Cézanne ronflait, pissait ou faisait l’amour (pauvre bougre, ça n’a pas dû souvent lui arriver, pensez donc, n’est-ce-pas, cher monde, ô chère époque entièrement partouzée), devant la peinture de Cézanne, de Gauguin, de Van Gogh, on ne se pose aucune de ces questions, et il semble même que le monde, à partir de leurs toiles, soit fermé. » On se souvient ici de l’écriture d’Artaud comme mécanique opératoire qui renverse toute vérité convenue par la violence de son jaillissement. À chaque fois il s’agit de saisir la réalité la plus matérialiste, la plus mince, par une langue d’une incandescence spectrale qui devient la destruction même. Bref, avant Burroughs, Artaud se saisit d’un monde spectral entièrement parasité par des mauvaises ondes vampiriques, avant Debord, Artaud lutte contre l’occultation de la vie par son envers factice. Cette lutte, Artaud en rend compte à chaque instant par des notes incessantes, ici donc les ultimes, les plus éclatées, comme si jusqu’au bout il s’agissait pour lui de lâcher du lest.

On se souvient des lettres d’Artaud envoyées à Picasso, sur les conseils de son éditeur Pierre Bordas, pour lui demander d’illustrer son recueil Artaud le Mômô par « un coup de burin ou de stylet sur tout ce qu’il abomine comme moi ». Et devant le silence de Picasso, Artaud n’hésitant pas lui réécrire « Pablo Picasso, je ne suis pas un débutant à la recherche des illustrations d’un grand peintre pour lancer ses premiers écrits. J’ai déjà chié et sué ma vie en des écrits qui ne valent guère que les affres d’où ils sont sortis, mais qui se suffisent à eux-mêmes, et n’ont pas besoin du patronage ou de l’accompagnement de qui ou de quoi que ce soit pour faire leur petit chemin. » Enfin Artaud refusant des propositions d’Hartung pour illustrer ses textes, préférant tout faire lui-même. « Je ne peux souffrir qu’on illustre mes œuvres, qu’un autre que moi les raconte. (…) Et puis Mr Archtung (sic) je dessine. Je veux dire que je ne dessine pas mais qu’à côté de ce que j’écris, je fais des figures qui ne sont pas des mots mais des barres, non des ombres. Ce que je fais est trop près de moi, trop intime. Je n’accepterais pas que quelqu’un chie avec moi quand je chie, se lave la queue dans le même bidet que moi. Ainsi en est-il de mes écrits. »

Ces Cahiers d’Ivry sont une constellation de fulgurances en lambeaux, éparses et lapidaires. à chaque notule Artaud cherche à saisir son identité, toujours à réifier, toujours à définir. Par ce procédé d’écriture il se reconstitue une conscience neuve, faite d’éclats de mémoire et de lucidité oblique. Car l’anamnèse selon Artaud est toujours une lecture bien particulière de sa vie, parfois incompréhensible faute de développement suffisant. Et c’est bien là que réside toute la beauté de ces Cahiers, dont la lecture n’est rien d’autre que la contemplation d’un vaste champ de batailles spirituelles en ruine, où seuls restent des vestiges de mots, des paragraphes difformes non conclus. Comme si Artaud n’avait pas eu le temps de retranscrire ces moments trop nombreux, trop intensément vécus, surgissant tous simultanément. Ici Artaud rejoint des grandes figures de l’antiquité comme Archiloque, dont il ne reste aussi que des fragments, et dont toute la fulgurance poétique réside précisément dans cette forme inachevée, éclats flottants dont le sens indécidable en fait toute la beauté sauvage.

 

Antonin Artaud, Cahiers d’Ivry, deux volumes, 1162 pages et 2342 pages, éditions Gallimard. Prix de lancement pour chaque volume jusqu’au 29 février 2012 : 34,50 € puis 38 €


R. G. (1er février 2012)


 




artnet – Le monde de l'art en ligne. ©2014 Artnet Worldwide Corporation. Tous droits réservés. artnet® est une marque déposée d'Artnet Worldwide Corporation, New York, NY, USA.