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Stanley Greene, un reporter de guerres en poche

par Christian Caujolle


La collection Photo Poche publie son numéro 118 et le consacre à Stanley Greene, l’un des plus importants photojournalistes actuels, tant par son engagement sur tous les fronts guerriers des tragédies du monde contemporain, y compris ceux qu’ignorent les médias lorsque l’actualité n’y est pas suffisamment « chaude » que par un mélange de rigueur et de prise de risque, de liberté et de précision du cadre qui fondent son esthétique.

En 64 images, avec des éléments de biographie et de bibliographie, nous allons du Caucase à l’Irak et de l’Afghanistan au Darfour, là où Stanley Greene prend souvent des risques insensés pour témoigner, nous informer, nous secouer avec un mélange remarquable de pudeur et de proximité aux faits et, surtout aux gens. En mêlant librement, et avec un sens très sûr et subtil des teintes, des contrastes et de la composition non démonstrative noir et blanc et couleur.
Avec une détermination rare et constante il souligne le fait que les premières victimes de conflits qui les dépassent sont les civils, mais aussi, comme c’est le cas avec les très jeunes soldats russes envoyés en Tchétchénie, l’implication presque inconsciente d’individus dans une guerre dont ils ne saisissent pas les enjeux.

La Tchétchénie, c’est évidemment une part importante de la vie de Stanley Greene. Une part essentielle.  Lorsque, excellent journaliste, il comprit avant tout le monde que le démembrement de l’Union Soviétique allait provoquer une crise majeure dans le Caucase, il imagina un projet d’enquête visuelle sur les petites républiques, de religion majoritairement musulmane, de la région. Et il partit pour la Tchétchénie, qu’il documenta en noir et blanc, s’attachant à la vie quotidienne comme aux représentations du pouvoir.

Lorsqu’il proposa son précieux travail aux magazines afin d’essayer de trouver le financement de la suite de son enquête, il constata que ses interlocuteurs ne savaient pas où était la Tchétchénie et n’avaient jamais entendu parler de Groznyï…  Personne ne le publia ni ne finança la suite du projet. Mais, quand en janvier 1995, l’armée Russe envahit la Tchétchénie et qu’il partit immédiatement sur le terrain de cette guerre aussi violente qu’archaïque dans sa forme (il n’était pas question là de missiles « intelligents » ou de « guerre propre » mais d’un remake anachronique de la première guerre mondiale) il était le seul à avoir des images de Tchétchénie. Quelques unes furent publiées. Et ce qu’il rapporta du champ de bataille fut dès lors imprimé, plus ou moins bien.

Stanley Greene a travaillé à l’agence VU jusqu’en 2007, date à laquelle il décida avec d’autres photographes de créer l'agence Noor basée à Amsterdam et exclusivement dédiée au photojournalisme.

Je ne sais plus combien de voyages en Tchétchénie a fait Stanley, y compris aux moments où était officiellement sensée régner la paix. Mais, pendant presque dix ans, toujours du côté tchéchène puisqu’il avait choisi son camp, il a écrit une page essentielle du photojournalisme au moment où cette pratique de l’information était mise en crise par les mutations technologiques et celles d’une presse abandonnant sa fonction d’information au profit du spectacle.

Le résultat a été un livre, remarquable, Plaie Ouverte (Open Wound dans la version en langue anglaise) aux éditions Trolley, qui réunit des photographies prises en Tchétchénie entre 1994 et 2003. Il ne s’agit pas d’une histoire, chronologique ou factuelle d’un conflit qui ne peut que durer encore très longtemps, mais d’une réflexion au tournant du siècle.

Chaque image est accompagnée de légendes longues, précises et explicatives, qui permettent de dépasser les limites de la photographie et de leur donner une véritable fonction informative.

Photo Poche est l’un des projets éditoriaux qui ont le plus fait pour la connaissance et la reconnaissance de la photographie en France. Bien imprimés, soignés, pour un prix modique (environ 12 €) chaque volume est une vraie monographie qui se déroule selon une logique visuelle toujours maîtrisée par Robert Delpire qui lança ce cadeau et hommage à la photographie au début des années quatre-vingt, quand il était le premier directeur du Centre National de la Photographie voulu et créé par Jack Lang.

Toute l’histoire de la photographie y passe, quelques volumes sont thématiques (la nature morte, la photographie surréaliste par exemple), une petite encyclopédie en trois volumes due à Michel Frizot (Histoire de Voir) est une excellente introduction à l’image argentique et toutes les esthétiques y sont considérées dès lors qu’elles sont mues par une cohérence interne. La collection commence à être traduite en italien et en  anglais et les négociations continuent pour la version en langue espagnole. Il est indéniable que de Robert Frank hier (Les Américains) à Sarah Moon aujourd’hui (1, 2, 3, 4, 5) en passant par une pléiade de titres et d’auteurs, Robert Delpire est l’un des plus essentiels éditeurs d’images et inventeurs de livres visuels depuis plus d’un demi-siècle.

Alors, pourquoi le numéro 118 de la collection est-il, pour la première fois peut-être, si décevant, raté même ? Ce que j’écris avec tristesse tant je respecte et admire autant l’éditeur que l’auteur des photographies. Je pense que c’est parce qu’il ne joue pas le jeu de la collection, qu’il ne respecte pas sa cohérence interne. Ce que confirme la courte biographie de Stanley Greene qui fait suite aux images et qui est manipulatoire. Car Stanley Greene, s’il est aujourd’hui ce qu’il est convenu d’appeler un photographe « de guerre » n’a pas toujours été cela.

Dans sa pratique de jeunesse, il a beaucoup photographié l’univers de la musique, dans les années soixante-dix, il a pratiqué, professionnellement la photographie de mode (ce n’est pas essentiel, mais…). Quand il est venu à Paris, fasciné par Brassaï et intéressé par Doisneau, il a travaillé longtemps dans les cafés, les bistrots, recherché la beauté des filles dans la lumière nimbée de fumée de cigarettes. Puis, un jour, cet ancien militant des Black Panthers et militant contre la guerre du Vietnam qui avait été proche de W. Eugene Smith a décidé de mettre en accord ses convictions  et sa photographie. Ce qui n’était pas le cas jusque là.

Cela s’est passé à Paris, au milieu des années quatre-vingt. Stanley Greene est parti là où la mort rôde, là où des intérêts « supérieurs » qui s’affrontent font des milliers de victimes. Tel qu’il est, ce volume aurait davantage trouvé sa place dans une des déclinaisons de Photo Poche, consacrées à des questions de société ou à des points d’histoire (La Commune par exemple, remarquable, tout comme le volume réunissant les photographies prises en 1968 par Josef Koudelka lors de l’invasion soviétique à Prague).

En fait, pour la première fois, peut-être à cause de trop de doubles pages qui ne permettent pas l’habituelle virtuosité d’un rythme qui fait sens, derrière une couverture superbe, ce Photo Poche sonne faux. C’est vraiment dommage.

Il n’y a pas que des déceptions ! Sur le même principe que Photo Poche, au même format et toujours à petit prix (12 €), les éditions Delpire ont lancé cette année Poche Illustrateur. Déjà parus (et tous superbes) : Saul Steinberg, Honoré Daumier, Wayne Anderson, Roman Cieslewicz et J. J. Grandville.




Stanley Greene. Introduction de Jean-François Leroy, collection Photo Poche, n°118, Actes Sud, septembre 2008, 144 pages, 12,80 €


C. C. (12 novembre 2008)


 






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