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Poétique de l'évidence

par Jean-Claude Renard


Entre la peinture sur lin et l'intérieur d'un restaurant, entre l'assiette et le graphisme d'une carte, Alberto Bali joue sur une palette large. Avec la même sobriété.

Des pots en masse, des bouteilles d'essence, des éclaboussures du hasard, des pigments écrasés, des tubes, brosses et couteaux aux pieds de toiles et de châssis. Dans un coin, un bureau à peine mieux ordonné, règles et crayons, feuilles cartonnées. De petites sculptures en bronze, en plâtre ou en terre cuite, aux formes partagées entre les courbes et les arêtes, aux allures de cube ou de donjon. Un atelier en somme, avec ses ouvres, disposées ici et là, accrochées, suspendues. Il y a là d'abord des paysages urbains, des espaces larges et clos.

Dans ces espaces s'élèvent des immeubles, des maisons, retombent en cascade des pans entiers de bâtiments, se dressent des façades emboîtées, piquée de rebords, de fenêtres, de cheminées, de terrasses. Des déclinaisons comme autant de ruptures. Des compositions gouvernées par la verticalité, la profondeur des éléments arrosés par une lumière étrange écrasant les reliefs. De contours en parois, murs et enceintes se cognent, se reflètent, froidement, aux aguets des structures, négociant avec les angles, embrassant les jeux de poutres, dans un entrelacs de barres d'acier ou de béton, passerelles et madriers. Au thème des « Ciudades » répond celui des « Construcciones ». Affaire de blocs, d'arcades, de charpente. Deux couleurs, parfois trois. Pas plus. Alberto Bali jongle avec les équilibres. Un métier, une obsession. Bali : un poète de la géométrie, parfois monumentale, toujours épurée. Qui place. Chaque chose, en architecte inspiré.

Autre lieu. Autres tonalités. Le Carré des Feuillants, restaurant gastronomique parisien dirigé par Alain Dutournier. L'établissement s'articule autour du patio intérieur où trône une fontaine carrée en bronze, signée Alberto Bali, confrontation de force et d'élégance. Dans la grande salle, ornée des ouvres de Tapiès, Alechinsky ou encore Titus Carmel, le même artiste a recouvert d'acier les trois piliers porteurs, les dotant d'un caractère asymétrique, libérés de toute idée d'échelle, fondus pleinement dans l'espace. Bali a dessiné ici encore les chaises, les dessertes, la vaisselle, à l'instar de la carte d'Alain Dutournier, où figurent pins et cyprès, esquissés sur une ligne, au flanc d'une colline.

A peine plus loin, toujours dans le 1er arrondissement, au restaurant Pinxo. La salle s'étire tout en perspective. Piliers et murs blancs, banquettes et chaises aux tonalités sombres, un parquet au diapason, une cuisine ouverte sur la salle, un long bar d'un seul tenant en granit gris, des tabourets aux pattes coupées, un carrelage brun. Une structure sobre, également rythmée par Alberto Bali.

Ce sont là quelques travaux réalisés par Alberto Bali, qui a imposé sa touche personnelle ces dernières années sur le lin comme dans les restaurants. Qui disent aussi un parcours, oscillant entre les galeries et les lieux de bonne chère, la fragilité d'un bijou et la solidité d'une fonte. Les menus au Lucas Carton, la bibliothèque en trompe l'oil du 59 Poincaré, c'est lui. L'emblème de Joël Robuchon (une pomme de pin, sur le rebord de l'assiette, au pied du verre et sur les nappes), le logo du Centre national des arts culinaires, celui du label Site remarquable du goût, c'est lui. L'intérieur du Trou Gascon, ce premier antre gastronomique marqué par Alain Dutournier, bistrot parisien, mue en lounge, avec ses plafonds d'origine, c'est encore lui. Idem pour la cave à vins prestigieuse installée à Marly.

Dans le curriculum vitae d'Alberto Bali, né en Argentine et débarquant en France dans les années 1970, se bousculent des badges (exposés au Musée de la Mode à Londres), des cocottes en fonte dessinées pour Staub, ou encore la bouteille d'eau minérale de Saint-Géron, à la ligne mutine et élégante.

Voilà tout le bastringue d'un imaginaire, taquiné au pigment, à la terre cuite, au crayon, au plâtre, en verre ou en bois par un artiste incapable de se reposer dans une case. Un électron libre éclectique. Reste une constance : celle d'un homme formé à l'architecture, mu par la perspective qui permet précisément de dominer l'espace. Les tours, les contours, et l'intérieur même des contours. Avec ses dégradés, ses fulgurances, ses divorces et contrastes. Et à chaque fois, une pareille ligne de conduite : la sobriété.

Sans fioritures. Débarrassé de l'ornementation, des bas-côtés, des dispersions (qu'on peut observer aujourd'hui à Buenos Aires, qu'on verra en juin à Colmar. Pour Bali, ici ou là, il s'agit de rester « collé » à l'évidence. Sur la toile de lin comme à l'intérieur d'un restaurant, dans le graphisme d'une carte ou la ligne d'une cocotte en fonte. Question de cohérence. C'est peut-être cette cohérence qui crée cette impression : c'est simple. Mais le plus dur étant de faire simple.

 

Alberto Bali, « Ciudades, construcciones »
Jusqu'au 6 avril
Centro Cultural Recoleta
Junin 1930 Buenos Aires.


J.-C. R. (3 avril 2009)


 




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