Un grand homme nous a quittés, un homme qui a voulu et qui a su vivre au plus haut de l'art. Et cette montagne de beauté et de splendeur, il se l'est créée lui-même. Nous voici tristes aujourd'hui. Mais pour nous consoler, nous pouvons en appeler à ce qui, avant tant d'autres choses, distingue notre ami : la communauté doit à Ernst Beyeler et à son épouse Hildy un extraordinaire cadeau. Mais posons ici, au seuil de cet hommage, une phrase de Walter Benjamin : « Il existe toutes sortes de collectionneurs ; de plus, en chacun, une foule d'impulsions est à l'œuvre. » Quelle impulsion ou, mieux dit, quelle passion faut-il mettre ici en avant, à considérer la réalisation d'Ernst Beyeler ? C'était la recherche du bonheur, pour soi et pour autrui. Le musée, l'effet que cet enthousiasme a pu produire sur tous ceux qui ont eu la chance de fréquenter l'homme, restent à tous égards exceptionnels. La connaissance que Beyeler avait des œuvres, sa curiosité et son désir de la faire partager à travers des expositions considérables l'emportent sur tout. C'était une joie de voir son bonheur à cela. Et n'oublions pas : il y avait au cœur de l'homme et de ce qu'il entreprenait la volonté supérieure de rester, malgré le succès et la gloire, un simple citoyen de sa patrie, avec conviction. On sentait à tout moment combien comptait pour lui cette modestie dans laquelle il savait s'installer avec volupté, avec provocation même. Je crois que la rencontre stupéfiante avec la galerie de la Bäumleingasse a dû évoquer, pour beaucoup de ceux qui en auront franchi la porte, l'atmosphère de sobre simplicité que Picasso a mis en scène dans sa gravure Le repas frugal. Cette tonalité mineure convenait à Beyeler. Il n'y avait rien de théâtral ni de tapageur dans ses manières. Aussi n'est-il point nécessaire d'énumérer les étapes de cette vie si riche, ses hauts faits. Ils seront à jamais actuels et présents, de façon inextinguible. La beauté du lieu qu'il a créé, le calme, la responsabilité devant la nature, que confirme, renouvelée à chaque saison, la vue par les parois de verre de Riehen, nous a rendus exigeants. Avouons-le : en comparaison, bien des musées nous semblent soudain attifés comme de nouveaux riches. Dans sa luminosité, le bâtiment de Renzo Piano apparaît comme l'autoportrait architectonique du collectionneur et marchand d'art. Car la Fondation déploie tout ce qui caractérisait Beyeler : un engagement infaillible pour un certain canon de l'art, la réflexion et la méditation. Derrière l'apparente réserve, on découvrait une passion pour l'art et un renoncement à ce bavardage anecdotique dont aiment d'ordinaire à s'entourer ceux qui possèdent des tableaux.
J'ai entendu parler de Beyeler très tôt, à Paris. Kahnweiler, qui n'était guère prodigue, Dieu sait, de compliments, parlait de lui avec bienveillance et de même Max Ernst, qui n'a jamais pu oublier que c'était à la faculté d'enthousiasme du jeune libraire et éditeur de Bâle qu'il devait l'un de ses plus beaux livres de bibliophile, Schnabelpaar. Et Daniel-Henry Kahnweiler appréciait chez Beyeler la constance de son engagement, sa croyance dans la mission de passeur du marchand d'art et, last but not least, le refus de l'hédonisme qui peut marquer de son empreinte quiconque a commerce avec l'art. Le fait qu'aux yeux de Beyeler aussi, le cubisme de Picasso, Braque, Léger et Juan Gris constituait, en tant que nouveau langage formel, le fondement inébranlable de l'art moderne, rapprochait les deux hommes. Il s'agissait de responsabilité, de la construction identifiable d'une histoire de l'art du XXe siècle, une histoire de l'art qui n'acceptait pas tout, mais qui rejetait au contraire bien des choses. Son jugement en appelait à ce qui s'est fait très rare aujourd'hui : des concepts d'exclusion, des refus. Sur ce plan, le collectionneur pouvait d'ailleurs réagir de façon agressive et implacable. Aimer et comprendre ce pour quoi il s'engageait, voilà ce qui lui importait. Et c'est de cela qu'il était question quand il rencontrait des artistes ou des gens de musée. Je garde un souvenir impérissable de ses discussions avec William Rubin, le directeur du Museum of Modern Art de New York, auxquelles j'ai eu la chance de prendre part. Rubin comptait parmi les êtres que Beyeler admirait, aux côtés de Georg Schmidt et de Werner Schmalenbach. Aucun des trois ne se privait d'émettre des jugements. Ils savaient échapper à la fièvre du marché et attendre. Le rôle de conseil qu'Ernst Beyeler a pu tenir dans certaines explorations du MoMA aussi capitales que l'exposition « Primitivism in Modern Art » ou que la grande rétrospective pour le centième anniversaire de la naissance de Picasso, annonçait que le marchand d'art, le galeriste, commençait à se transformer en homme de musée. Ce qui devint bientôt son ambition, sa fierté.
W. S. (18 mars 2010)








