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Exposition Seventies : le choc de la photographie américaine
Entretien avec Anne Biroleau


par Damien Truchot


Pour Seventies : le choc de la photographie américaine, Anne Biroleau, la commissaire de l'exposition et conservateur en chef chargé de la photographie contemporaine à la Bibliothèque nationale de France (BnF), a choisi trois cent vingt photographies parmi plus de trois mille appartenant au fonds des années 1970. Elle nous rappelle le bouleversement opéré par de jeunes artistes, dont le travail est aujourd’hui éminemment reconnu.

Damien Truchot : Pouvez-vous nous expliquer en quoi ces photographes s’imposent comme une rupture dans l’histoire du médium ?

Anne Biroleau : Ces photographes interviennent à la suite du travail fondateur de Robert Frank, Les Américains, dont les images réalisées à travers les États-Unis avaient beaucoup choqué à l’époque. Frank avait d’abord participé à l’exposition d’Edward Steichen Family of Man, fondée sur l’idée d’une photographie humaniste dispensant un message moral. Il s’est ensuite écarté de cette conception du médium. Comme lui, d’autres photographes n’ont eu ensuite de cesse de battre en brèche cette prise de position, s’attaquant au réel tel qu’il se présentait. Ils ont ainsi complètement renouvelé le vocabulaire visuel et l’esthétique qui régnaient alors.

D. T. : Le travail de ces photographes est profondément marqué par les recherches décisives de Walker Evans

A. B. : Le travail de Walker Evans est axé sur l’idée de la photographie comme document. Tous ces photographes américains n’ont jamais nié cette approche. La photographie est un art indiciel, c’est-à-dire un art de prise sur le réel. Dès que vous faites une photographie, vous faites un document. Mais vous faites un document avec plus ou moins de recherches esthétiques, avec une prise de position syntaxique plus ou moins particulière. Ces photographes se sont appuyés sur une esthétique non canonique pour l’époque : celle de la photographie d’amateur. Comment cette photographie à la fois spontanée et maladroite, ne maîtrisant pas la technique d’une manière évidente, pouvait-elle apporter quelque chose à leur pratique ? Ils ne pouvaient évidemment faire cela qu’en ayant des connaissances techniques très élaborées et en se servant de leur expérience en tant qu’élèves des plus grands photographes qui enseignaient alors (Harry Callahan, Minor White ou Aaron Siskind). De plus, la plupart d’entre eux avaient commencé la photographie très jeunes : leur fascination pour ce mode d’expression les poussa très vite à vouloir dépasser la voie de leurs maîtres.

D. T. : Que s’est-il passé entre 1958, date de la publication par Robert Delpire des Américains de Robert Frank, et l’exposition Photographie nouvelle des États-Unis à la Bibliothèque Nationale (BN) en 1971 ?

A. B. : Ces photographes n’étaient pas du tout connus en France avant la publication de l’œuvre de Robert Frank par Delpire. Ils commençaient à être reconnus aux États-Unis grâce à l’action des conservateurs du MoMA et de la George Eastman House qui ont permis, en les exposant, de faire entrer la photographie dans le monde de l’art. A la même époque, en France, la photographie n’avait pas sa place dans les musées, et la première galerie de photographie, celle d’Agathe Gaillard, n’ouvre qu’en 1975. De fait, l’exposition de 1971 a constitué un événement : c’est là que se sont noués les liens avec la BN. A partir de là, la BN, qui collectionnait majoritairement les photographies françaises, commence à s’intéresser aux photographies étrangères. Les américains ont été parmi les tout premiers à être présents, avant que la collection ne s’internationalise.

D. T. : Comment ont été acquises les photographies présentées dans l’exposition Seventies ?

A. B. : Elles sont entrées la plupart du temps par acquisition bien sûr, mais énormément par donation. En dehors de la photographie française qui, a priori dépend du dépôt légal, environ 70 à 80% des photographies conservées par la BnF sont le fruit de donations des photographes eux-mêmes. Ainsi, lors de la première acquisition de photographies américaines, la BN n’a pu acheter que trois tirages à Diane Arbus ; l’artiste a préféré faire don de dix-sept images supplémentaires, pour ne pas isoler celles-ci d’une œuvre bien plus importante.

D. T. : Jean-Claude Lemagny, conservateur à la BN depuis 1963, s’est à l’époque beaucoup investi auprès de ces photographes…

A. B. : En effet, il a entrepris très tôt des voyages aux Etats-Unis, lorsqu’il était encore responsable de la gravure du XVIIIe siècle. Nommé au service de la photographie, il a remarqué Diane Arbus dans l’exposition « New Documents », organisée au MoMA par John Szarkowski. Il a emprunté alors cette exposition pour la présenter à Paris. Grâce aux liens entretenus avec des photographes comme Lee Friedlander ou Garry Winogrand, d’autres œuvres sont vite venues enrichir les collections de la BN. Parallèlement, les photographes étrangers ont commencé à être accueillis aux toutes nouvelles Rencontres d’Arles. Là, les photographes américains, comme Ralph Gibson par exemple, ont travaillé avec les photographes français notamment lors des Workshops où ils ont pu expliquer leur façon de travailler.

D. T. : Comment s’est fait le choix des photographies exposées aujourd’hui ?

A. B. : Le choix s’est fait de manière thématique en parcourant toutes les photographies américaines que nous possédions. Pas seulement celles des années 70, mais également les œuvres de Lewis Hine, Ansel Adams, ou Paul Strand. J’ai ensuite regardé les quelques 3000 photographies postérieures à leur période d’activité, et il s’est dégagé plusieurs problèmes esthétiques et plusieurs thèmes. La street photography est par exemple un genre à part entière dans la photographie américaine. Le portrait traité à la manière de Diane Arbus se détache de l’approche du même thème par des photographes européens. La photographie « onirique » est propre à la photographie américaine et anglo-saxonne : elle interroge directement la façon de faire des photographies, en saisissant des moments dénués de toute signification. Un rayon de lumière passant par une porte avec deux enfants assis par terre chez Ralph Eugene Meatyard prend une dimension surnaturelle et inquiétante qui n’existe que par le cadre photographique.

D. T. : L’exposition laisse également une part belle à des photographies plus méconnues en France : Burk Uzzle, Charles Harbutt ou encore Jeffrey Silverthorne

A. B. : Ces photographes méconnus en France sont très célèbres aux États-Unis. Harbutt par exemple a été très actif dans les années 70 et a publié de nombreux livres. J’ai choisi de montrer deux aspects de son travail : d’une part ces photographies de villes ; d’autre part, des photographies plus personnelles, axées sur ce qu’il appelle un « travelog », c’est-à-dire un voyage qui tend vers la narration photographique.

D. T. : Ces photographes représentent-ils une espèce de « communauté » ?

A. B. : Ils représentent en tout cas un mouvement sous-jacent, une espèce de courant puissant. Ils accompagnent dans ces années-là le courant de libération des mœurs, de libération politique, etc. Tout cela se retrouve dans leur façon de voir le monde, leur façon de se libérer des stéréotypes. Ces photographes se libèrent de leurs maîtres mais sans nier leur importance : grâce à leur lucidité personnelle, ils font autrement, avec la maîtrise technique absolue de leur médium.

 

A lire également l'article de Christian Caujolle : Exposition Seventies : le choc de la photographie américaine

 

« Seventies-Le choc de la photographie américaine » à la BnF - Galerie de photographie du Site Richelieu
Du 29 octobre 2008 au 25 janvier 2009
58, rue de Richelieu
75002 Paris
Tél : 01 53 79 49 49

Ouvert tous les jours, sauf le lundi et jours fériés, de 10h à 19h et de 12h à 19h le dimanche.
Tarifs : 7 € ou 5 € en tarif réduit.

Catalogue de l’exposition 70’. Le choc de la photographie américaine. Textes d’Anne Biroleau et de Gilles Mora, éditions de la BnF, octobre 2008, 340 pages, 48 €.


D. T. (14 novembre 2008)


 






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