Hervé Gauville : La raison d'être d'artpress est-elle toujours de rester un « acteur et témoin engagé de la création d'aujourd'hui » ?
Catherine Millet : Acteur, oui, dans la mesure où c'est nous qui avons parfois l'initiative de certains débats. Par exemple, nous réfléchissons depuis longtemps à l'influence que la question des religions peut avoir sur l'art, la culture d'aujourd'hui, thématique que le Centre Pompidou vient de découvrir avec l'exposition « Traces du sacré ». Ou encore : nous avons analysé la relation entre l'art et la mode bien avant que cette relation ne soit. à la mode. Témoin engagé, oui aussi, avec cette nuance que l'engagement n'a plus aujourd'hui le sens qu'il avait autrefois. L'engagement ne correspond plus évidemment à un parti pris idéologique ou esthétique, mais plus à l'idée - assez exigeante - que nous nous faisons de la fonction de l'art. Plutôt que d'engagement, il faudrait peut-être parler de résistance, résistance au mercantilisme et à la logique d'entertainment qui se sont emparés du monde de l'art contemporain.
H. G. : Comment définirais-tu aujourd'hui la place et la spécificité d'artpress parmi les autres revues et magazines artistiques ?
C. M. : Facile : elle est certainement la seule à être absolument indépendante financièrement. Tout le reste en découle.
H. G. : Peut-on décrire artpress comme un axe organisé autour de l'art contemporain et pourvu de satellites plus ou moins autonomes (littérature, musique, danse, etc.) ?
C. M. : Tout à fait, sachant que la frontière est devenue extrêmement poreuse entre certaines disciplines, telles que musique et arts plastiques, par exemple. Ajoutons que nous avons de plus en plus de pages pour le cinéma. La vidéo et la photo, ça va de soi. Théâtre, opéra. Les pages consacrées au livre font une part à l'esthétique, à la philosophie.
H. G. : Si artpress devait se définir en quelques phrases, lesquelles choisirais-tu ?
C. M. : Une revue très dense et très sérieuse, dans laquelle la petite équipe qui la réalise glisse de temps en temps de bonnes blagues, tout en travaillant dur, et en riant beaucoup, en s'engueulant parfois, mais en s'aimant bien, et qui tient plus qu'à tout à sa liberté, tout ça pour 50 000 exemplaires par numéro, dont une bonne partie va à de vieux et fidèles abonnés, une autre partie touche quelques jeunes utopistes, ou naïfs, mais une revue qui parfois fait des vagues jusque dans les grands médias et les officines ministérielles.
H. G. : Y a-t-il aujourd'hui un courant de pensée qu'artpress accompagne ou soutient ?
C. M. : L'esprit critique. Sans blague. C'est devenu assez rare.
H. G. : Y a-t-il un « artistiquement correct » et, si oui, artpress l'encourage-t-elle ou s'y oppose-t-elle ?
C. M. : Oh là là, oui, il y a, surtout en France, un « artistiquement correct ». C'est très mal vu de n'utiliser que les outils traditionnels du peintre. Donc nous avons à cour de défendre des peintres que nous trouvons intéressants, des jeunes comme des vieux.
H. G. : artpress est-elle une revue conservatrice d'avant-garde, libérale-révolutionnaire ou, selon la formule de Pierre Dac, « pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour » ?
C. M. : Non, je ne crois pas que notre attitude soit systématique, sauf dans notre défense de la liberté d'expression. S'opposer à toute censure est un principe fondamental, qu'il s'agisse de représentations sexuelles comme d'opinions politiques, même dans le cas où nous ne partageons pas celles-ci. À part ça, nous pouvons nous intéresser à un artiste qu'il soit « mainstream », marginal, ou illustre inconnu. En fait, nous tentons de « scanner » le champ de l'art contemporain. Par exemple, nous avons régulièrement présenté des artistes chinois dans nos pages, mais quand tous les regards se sont portés vers la Chine au moment des Jeux Olympiques, nous avons publié un dossier sur des artistes tibétains.
H. G. : artpress subit-elle les soubresauts du marché de l'art ?
C. M. : Pas assez, répondraient les personnes qui s'occupent de la partie commerciale et qui aimeraient bien voir rentrer plus d'encarts publicitaires. Mais comme la plus grande partie de nos revenus vient de la vente au numéro et des abonnements, l'avantage est que nous ne ressentons les aléas du marché que de façon très amortie.
H. G. : Y a-t-il eu des artistes ou des auteurs qui ont publié leur première ouvre (texte, dessins, photos,.) dans artpress ?
C. M. : Plein ! Quand je fais partie de jurys, ou de commissions, dans le cadre desquels on est amené à consulter des dossiers déposés par les artistes, je m'amuse souvent à vérifier que le premier article, le premier petit compte-rendu sur leur travail a été publié dans art press. De même pour les auteurs : beaucoup de personnes qui font une carrière dans la critique ou qui ont des responsabilités dans les institutions ont « fait leurs classes » dans les pages d'art press.
H. G. : Y a-t-il eu dans artpress des articles dont tu regrettes aujourd'hui la publication ?
C. M. : Aucun ! Si nous nous sommes trompés dans certains choix, c'est normal, ce sont les aléas du métier et il faut le pratiquer avec enthousiasme, pas avec prudence. Si nous avons publié de mauvais textes, normal aussi : il y a tellement de bonnes raisons de publier de mauvais textes ! Il fallait écrire vite, ou bien nous nous sommes adressés au spécialiste d'une question, mais son style était abscons, ou bien c'est l'artiste qui ne savait pas s'exprimer dans l'interview, ou l'intervieweur qui, fasciné, ne posait pas les bonnes questions, ou bien nous avons essayé de corriger le mauvais texte mais nous n'avons pas réussi, etc. Une des qualités du monde de l'art est d'être très tolérant, il pardonne les articles fumeux pourvu que l'intention y soit. Ceci dit, nous essayons quand même de ne pas publier trop de mauvais textes !
H . G. : Les catégorisations usuelles (art chinois, art émergent, art. contemporain !) ont-elles encore un sens ?
C. M. : Je ne connais pas trop « l'art émergent », l'expression « art contemporain » a de moins en moins de sens, tandis que l'art chinois en a de plus en plus. On voit bien la volonté nationaliste qui pousse en avant « l'art chinois »
H. G. : L'art contemporain peut-il vieillir ?
C. M. : L'art contemporain ne s'est pas toujours appelé « contemporain » (il s'est appelé « moderniste », « art vivant » ou « avant-garde ».) On peut imaginer qu'un jour des artistes auront envie de faire sécession et inventeront l'art « autre chose ».
H. G. : La pratique de la littérature a-t-elle modifié chez toi celle de la critique artistique ?
C. M. : Elle m'a rendue encore plus scrupuleuse dans le détail, encore plus libre dans le ton.
H. G. : Depuis le succès de La vie sexuelle de Catherine M., as-tu pensé mettre un terme à tes fonctions directoriales à artpress ? Jour de souffrance apporte-t-il des modifications à tes choix de vie pour demain ?
C. M. : Cela a beaucoup surchargé mes journées mais je n'ai jamais eu envie d'abandonner art press, ni de me détourner de l'art. Cela me va bien de passer de la littérature à l'art et de l'art à la littérature, cela me donne du recul. Et tu vois, même en pleine « promo » pour Jour de souffrance, j'arrive à répondre à tes questions sur art press.
H. G. : Pour quelle raison avoir préfacé le nouveau livre de Bettina Rheims ? Est-ce un pendant au texte que tu as rédigé pour elle en 2006 ?
C. M. : J'ai accepté d'écrire cette nouvelle préface pour Bettina parce que l'histoire de ce livre m'a beaucoup plu. Il s'agit d'un riche russe qui a décidé de faire photographier sa très belle femme par les plus grands photographes érotiques et de l'exposer ainsi au regard de tous. Et elle se prête au jeu et accepte des poses et des situations, disons très audacieuses. Cette circulation du désir à travers le regard des autres m'intéresse énormément
H. G. (08 octobre 2008)











