A l'heure où l'Allemagne fête l'anniversaire de la chute du mur de Berlin, L'Insensé Photo rend un vibrant hommage à la photographie allemande avec son nouveau numéro « Berlin & Co. » Les deux co-fondatrices de la revue, Elizabeth Nora — la directrice artistique — et Vanessa van Zuylen — la directrice de la publication —, racontent leur itinéraire de recherche et d'élaboration de cette remarquable publication.
Camille Moulonguet : En titrant le nouvel Insensé : « Berlin & Co » vous vous démarquez des classifications habituelles concernant la photographie allemande autour des grandes écoles. Pourquoi ce parti pris ?
Elizabeth Nora : Ce qui a été passionnant c'était de partir de l'a priori classique concernant la photographie allemande ; moi je la voyais de manière assez figée, effectivement reliée aux grandes écoles, en particulier à celle de Düsseldorf et de Leipzig. J'avais en tête une photographie très froide, très objective. Au cours de nos recherches nous avons découvert un tout autre pan de cette photographie.
Vanessa van Zuylen : Nous avons pris en quelque sorte nos battons de pèlerin, en tentant d'élucider ce qu'était réellement la photographie allemande aujourd'hui. Nous nous sommes alors engouffrées dans l'une des capitales culturelles les plus fortes au monde ; le plus gros brassage entre les générations et les styles culturels, Berlin. Nous sommes allées voir toutes les galeries, nous avons demandé aux photographes d'ouvrir leurs portfolios, et nous y avons trouvé des choses formidables, des images d'une grande charge émotionnelle, des portraits… « Berlin & Co » c'est donc une façon vivante de parler de la photographie allemande aujourd'hui.
E. N. : Tous les photographes qui figurent dans ce numéro ne résident pas nécessairement à Berlin, mais pour tous, Berlin est un climat de création. On ne peut pas pour autant parler d'une école de Berlin. Davantage d'un rassemblement à Berlin. Ce qui a aussi étendu et ouvert notre recherche, c'est la dispersion des photographes allemands hors des frontières de leur pays ; en Europe et aux Etats-Unis comme Stefanie Schneider, Peter Lindbergh, Jurgen Teller, Fullerton-Batten, ou encore Armin Pflanz en Afrique du Sud. Ils apportent une autre palpitation au journal, une éducation allemande nourrie de différences et d'apports culturels autres. Et puis la participation de Christin Krause au journal a approfondi considérablement notre démarche quant à la problématique de l'Est. Nous nous sommes tournées vers de jeunes photographes qui travaillent sur l'histoire récente et qui n'exclue pas pour autant une démarche très formelle. La photographie allemande ce sont effectivement les grandes écoles, mais c'est plus que cela. Je trouve extrêmement satisfaisant d'avoir l'opportunité de bousculer cette image.
C. M. : Y-a-t-il une différence entre la photographie issue de l'ex RDA et celle de l'ex RFA ?
E. N. : Les problématiques des photographes que nous avons rencontrés de l'Ex-RDA, leur façon de travailler relèvent plus de l'ordre du document : documenter l'histoire. Ils réfléchissent sur leur histoire et l'histoire de leurs parents comme si un jour, dans un avenir relativement proche, les différences entre l'ex-RDA et l'Ex-RFA seraient anéanties, qu'il n'y aurait plus d'empreinte. Que reste-t-il de la RDA après la chute du mur qui soit encore aujourd'hui palpable ? C'est le questionnement de Jessica Backhaus par exemple. Ou encore la tentative d'effacer ces traces comme la photographe Wick qui essaie de retrouver comment était l'Allemagne avant le communisme. Oui en ce sens là il y a une différence, et peut-être y a t-il aussi moins de légèreté.
C. M. : Quelle est l'importance prise par Berlin dans la création photographique aujourd'hui ?
E. N. : Les grandes galeries allemandes s'installent à Berlin. Celles de Cologne et de Düsseldorf sont attirées irrésistiblement par cette ville. Et puis il y a le C/O de Berlin où plus que dans les galeries, on a trouvé les jeunes photographes.
V. v. Z. : Le C/O de Berlin est un lieu privé qui occupe l'ancienne poste de Berlin. Ils en ont fait un espace d'exposition pour les jeunes photographes qui sortent des écoles d'art. Ils font un prix tous les trimestres dont le lauréat est exposé avec un catalogue de ses œuvres. Les jeunes ont ainsi un réel espace à eux à la fois facile d'accès et de qualité. Ils présentaient au moment où nous y étions la collection Agnes B. et ils allaient recevoir l'exposition d'Annie Leibovitz ; c'est à l'image de Berlin : donner la place aux jeunes tout en présentant des œuvres prestigieuses.
C. M. : En couverture vous avez choisi une photo de Peter Lindbergh, et au sein du journal vous faites cohabiter des photographes issus d'horizons très différents. Comment ces mondes coexistent-ils au sein du journal ?
V. v. Z. : C'est la définition même de l'Insensé, déployer les mondes de la photographie autour de notre choix à toutes les deux.
E. N. : Il y a une musique à trouver, une articulation, c'est faire coexister des images les unes après les autres pour qu'elles se renforcent plutôt qu'elles ne se mortifient. Il y a le contenu des images, ce qu'elles dégagent qui nous guide et on essaie de donner une cohérence par grands mouvements, par temps différents. La majorité des images ne sont pas connues ou peu connues mais parfois on a jugé par exemple pour Axel Hütte, Fullerton-Batten, ou Loretta Lux que certaines séries plus anciennes étaient plus fortes tout en gardant l'année 2000 comme date limite.
C. M. : Avez vous, au cours de vos recherches, eu une ou des rencontres avec des photographes ?
V. v. Z. : J'ai eu un coup de cœur pour Heidi Specker. J'ai également était très touchée par notre dialogue avec Peter Lindbergh, lui qui s'est enfui d'Allemagne au moment où il état appelé pour son service militaire, en voyant le journal a dit : « je suis fier d'être allemand. » C'est le plus beau compliment que l'on pouvait avoir.
E. N. : J'aime beaucoup le travail de Brinkmann, je trouve que c'est un travail très réussi formellement avec des référents à la peinture que je trouve visuellement très excitants et en même temps j'y vois quelque chose comme un sourire, quelque chose qui est de l'ordre de l'humour mais avec une grande invention formelle.
L'Insensé Photo : « Berlin & Co. »
interviews de Felix Hoffman, commissaire d'exposition du C/O Berlin, Florian Ebner, directeur du musée de la photographie de Braunschweig, Marcus Schaden, directeur des Editions Schaden, et Peter Lindbergh, photographe, texte de Christin Krause, « Petite histoire des grandes écoles », 27x37 cm, 156 pages, 20 €
C. M. (29 octobre 2009)













