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Rencontre avec le loup blanc

par Carine Soyer



Terence Koh, ADANSONIAS

Terence Koh expose et réalise une performance à la galerie Thaddaeus Ropac. Adansonias, son œuvre actuelle, y est visible jusqu'au 14 novembre.

Il serait né le 21 août 1979, si l'on en croit sa pierre tombale, pièce exposée pour Mein Tod Mein Tod, à la galerie Peres Project à Berlin, en 2005. Sa première apparition sur la scène artistique a lieu en 2003. C'est sous le nom d'Asian Punk Boy qu'il inaugure alors la galerie Peres Project à Los Angeles, avec une installation blanche où des pièces surgissent ça et là, comme autant de reliefs sous la neige. À partir de là, APB (re)devient Terence Koh et va multiplier les conquêtes muséales : Kunsthalle à Zurich, Whitney Museum à New York, Shirn Kunsthalle à Francfort, Musac à Leòn en Espagne. Sa trajectoire ressemble à celle d'une pop star, quelque part entre Klaus Nomi et Mika. Comparaison inappropriée ? Forcément suspecte ? Mais le mélange des genres n'effraie pas Terence Koh et son succès est là, qui autorise toutes les spéculations, intellectuelles autant que financières.

Il y a cette charge magnétique, dans la pratique artistique de Terence Koh, qui fait venir à lui institutions, conservateurs, galeristes, collectionneurs. Sa spécificité est-elle de ne pas en avoir et de devenir ainsi l'écran de toutes les projections, peurs et fantasmes d'une audience lasse dans une époque normée ? Sa manière de ne pas théoriser, de laisser aux autres le soin de fournir du discours, change des artistes autoprescripteurs. Son implication totale et « en personne » renoue avec la dimension addictive du héros, lors de performances ritualisées qui accompagnent chacune de ses expositions, et où il apparaît habité, en proie à sa propre fiction.

La figure de l'artiste, s'il n'est plus maudit mais applaudi, est en tout cas un fantôme auquel il tient, comme un enfant se délecte de ses peurs nocturnes. Il faut lire la mention de la série de peintures Dirty Blind God (2008), « réalisées dans un état de transe provoqué par des hallucinations et des visions de Dieu, technique mixte, craintes, larmes et sueur de l'artiste. »

Hors des réflexes d'appartenance et de légitimation, il ne questionne pas la société et la place qu'il y tient se tient loin du catalogue de la modernité. Il convoque tous les systèmes de représentation, toutes les références visuelles et culturelles, pour donner forme à des cadavres exquis (et la mort lui va si bien). Le Petit Prince, Samuel Beckett, Jean-Luc Godard, Anton Rejcha, mais aussi le bouddhisme, le photocollage, sont les sources admises de l'opéra tragique en 8 actes qui fait son actualité à la galerie Thaddaeus Ropac, à Paris, où il s'expose pour la première fois. Mais on pourrait aussi bien emprunter à la danse Buto, au théâtre Nô, à la comédie musicale sous acide, à un spectacle de rue où se produisent des hommes-statues, à un plateau de tournage kubrickien ou lynchien. Tout est possible, en accès libre et illimité. Et Terence Koh de vous souhaiter la bienvenue.

Lors de votre troisième exposition à la galerie Peres Project à Los Angeles l'année passée, vous avez rédigé son communiqué comme une liste de « Je me souviens », revenant sur vos cinq ans de carrière. Quel souvenir allez-vous garder de votre première exposition ici, à Paris ?
Je garderai plutôt le souvenir de l'ombre de Paris. Si mon opéra se passe bien ici, si c'est cette ville qui l'inspire, dans un certain sens, j'ai surtout fait l'expérience de Paris depuis mon appartement, en regardant de vieux films français, et en lisant des livres. J'étais plutôt dans un moment de solitude et de concentration, à juger par moi-même ce que me procurait la ville comme sensations. Pour les sous-titres de l'opéra, j'ai cherché à travers mes lectures à identifier les endroits les plus tristes de Paris, les rues plus intéressantes pour commettre un suicide, les lieux les plus oppressants de la capitale.

Quel était pour vous l'enjeu de cette performance, qui marque le premier acte de votre opéra ?
Quand je suis arrivé à la galerie, il y a un mois et demi, je n'avais aucune idée de ce que j'allais bien pouvoir proposer. Je savais seulement que Thaddaeus Ropac est un grand fan d'opéra. Et je savais aussi que je voulais faire une proposition en relation avec Paris. Pendant quelques jours, j'ai cherché en vain, et puis s'est imposée à moi l'idée d'écrire un opéra. Évidemment, je ne suis pas chanteur d'opéra, je n'ai jamais pratiqué cette discipline, mais j'ai essayé d'apprendre à chanter pendant deux semaines et de le faire du mieux que je pouvais. Même chose pour le piano. Je n'avais jamais joué jusque-là et j'ai eu la chance d'avoir à disposition un professeur pendant deux semaines. C'était un rêve d'enfant que je réalisais là et le fait qu'une galerie paie pour me donner des cours de piano me rend très heureux et ne cesse de me fasciner. J'ai d'abord joué les premières notes de l'Ave Maria de Bach puis une composition qui m'est venue après avoir effectué des recherches sur Anton Rejcha, qui avait pour particularité de ne travailler que d'après les touches blanches du piano. À partir d'une de ses partitions, j'ai opéré une sorte de collage, en assemblant les notes sur le papier pour qu'elles dégagent ensemble une certaine harmonie visuelle, une esthétique qui me plaisait.

Pour cette performance, des membres de votre famille font partie de la distribution. Est-ce une manière de dire que vous vivez l'art pleinement, totalement, d'associer l'art et la vie ?
Je ne le fais pas consciemment, mais dans un sens, il faut bien le reconnaître, beaucoup de mon travail est relié à ma vie, et ma vie affecte mon travail, incontestablement. Et c'est la deuxième fois que je sollicite ma famille pour une performance. La première fois, c'était à New York, lorsque j'ai créé l'Asia Song Society (ass). Nous avons fait une marche, une procession, dans les rues de Manhattan. J'ai souhaité qu'ils participent à nouveau parce que mon opéra est basé sur le Petit Prince, et qu'il y avait une vraie distribution de rôles à faire, puisque à chaque planète visitée correspond une rencontre. Mon père est le Godot de Beckett et ma mère Anna Karina, d'après Alphaville de Godard, mais je ne lui ai pas dit que dans ce film, l'actrice incarne une prostituée et c'est le moment dans mon livret où le texte devient vraiment salace ! Enfin, ma sœur interprète le personnage d'un lapin, à la portée plus autobiographique.
Pour que cet opéra soit réellement parisien, les collages et images que je présente également sont le résultat de déambulations dans les rues de Paris avec huit jeunes hommes français, les huit bouddhas. Car si ce que vous avez pu voir était bien joué, j'entends aussi cet opéra comme une abstraction, qui se poursuit dans des actes imaginaires, dont l'issue sera une ultime représentation le 22 octobre. Et pour le moment, je n'en connais pas encore la nature.

Dans les photographies et collages que vous présentez, justement, il y a une image de la Galerie des Glaces du Château de Versailles ?
Effectivement.

Avez-vous entendu parler de l'exposition qui s'y tient actuellement ?
Oui, j'étais d'ailleurs présent à l'inauguration en septembre. La raison de cette image, c'est que pour moi, un opéra a une évidente dimension narcissique, et j'ai pensé qu'il serait bien aussi de la faire figurer. Toutefois, je suis intervenu sur cette image, en la renversant.

Dans votre performance, vous évoquez presque plus un roi que le Petit Prince, peut-être à cause de votre perruque, votre teint très blanc et tous ses sujets avec vous. On vous imagine presque investir Versailles dans le futur ; ce qui n'aurait rien d'étonnant, car vous avez déjà eu droit à des expositions personnelles d'envergure !
Je ne veux pas me promouvoir de la sorte, même si Versailles est effectivement un endroit magnifique. J'imagine bien des pianos, un groupe en train de jouer. C'est indéniablement un lieu incroyable. Mais de manière plus générale, je travaille beaucoup d'après ce que m'inspire un espace. Je ne fais pas de sculptures à proprement parler, je vais d'abord ressentir le lieu et penser un environnement en conséquence. Pour la galerie, par exemple, il a fallu que je me plie à ses proportions, ses étages, ses marches, son humeur. Je ne viens pas avec un projet préconçu que j'installe.

En marge de vos expositions, vous avez aussi plusieurs sites internet (www.asianpunkboy.com, www.kohbunny.com, www.terencekohshow.com), une société de production. ce qui démultiplie encore votre approche. Pensez-vous continuer toutes ces activités parallèles ?
Je ne me vois pas comme un artiste à personnalités multiples. Je fais seulement ce que j'ai à faire, tout simplement. Je viens de réaliser mon premier opéra et la prochaine fois, il s'agira encore de tout autre chose. Je n'ai, par exemple, pas encore exploré le registre de la chimie. Ce qui m'importe, c'est de ne pas me limiter à un domaine ou une discipline, je veux expérimenter partout et ne pas me restreindre à l'art. Mon ambition, c'est de changer l'histoire et non l'histoire de l'art, et c'est pourquoi je souhaite toucher le plus de gens possible et de la manière qui me semble la plus belle.

Vous avez dit, en 2003, lorsque Javier Peres, de la galerie Peres Project, vous a proposé votre première exposition : « J'étais troublé, car je n'avais aucune idée de ce qu'être un artiste voulait dire. » Aujourd'hui, en avez-vous une idée plus précise ?
Après six ans de pratique et de nombreuses expositions, je crois savoir en tout cas ce qu'être un artiste professionnel signifie, mais j'espère n'avoir rien perdu de l'innocence qui fut la mienne au tout début. Sans vouloir faire preuve d'irrespect, j'ai encore le sentiment de ne pas prendre cela totalement au sérieux, même si aujourd'hui j'expose dans une galerie renommée. J'espère ne pas avoir perdu cette spontanéité, qui me vient, peut-être, de ma facilité à oublier et à me réinitialiser.

Votre image est importante, votre style est votre signature. Avez-vous été approché par des marques et comment y répondez-vous ?
J'ai effectivement beaucoup de propositions du monde de la mode. Je viens de faire un prototype de chaussures pour Converse (il les porte aux pieds), et une ligne de vêtements pour la marque Opening Ceremony. Je n'ai aucun problème avec cela, et je le fais dans la droite ligne d'Andy Warhol, que j'admire beaucoup. Je tiens à ce que les gens puissent se dire qu'ils peuvent avoir une pièce de Terence Koh à moindres frais et ça me rend heureux d'imaginer qu'ils pourront porter des chaussures que j'ai dessinées ou un parfum que j'ai conçu. On m'a même proposé de faire du mobilier, je vais peut-être devenir la Martha Stewart du monde de l'art !

Vous allez faire un parfum ?!
En réalité, je vais, après notre entretien, me rendre chez Givaudan, une société qui réalise des parfums pour de grandes marques, car pour la seconde représentation de mon opéra, je souhaite qu'un parfum entre en scène, qu'il soit comme un personnage évoluant dans l'air. La fois précédente, circulait déjà une odeur d'encens, et pour le 22 octobre, une fragrance sera prête. Car je tiens à ce que tous les sens soient sollicités lors de mes événements, je veux obtenir l'impact émotionnel le plus large possible, pas seulement visuel. Je me suis beaucoup posé la question de mon but en tant qu'artiste : pour qui faire de l'art ? Pas pour moi seul, je crois. Ma conclusion, c'est que je veux toucher les gens. Le plus et le mieux possible.

 

Terence Koh, Adansonias, A Tragic Opera In 8 acts - Act II
le 22 octobre 2009 à 20h
Galerie Thaddaeus Ropac

Terence Koh, Adansonias
jusqu'au 14 novembre 2009
Galerie Thaddaeus Ropac
7, rue Debelleyme - 75003 Paris

Ouvert du mardi au samedi de 10h à 19h


C. S. (15 octobre 2009)


 






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