Search the whole artnet database
 
Suivez-nous et partagez suivre artnet sur Facebook suivre artnet sur Twitter

 









Dans le jardin de mes obsessions

par Werner Spies



Sam Szafran
aquarelle sur soie 78x56,5 cm
© Sam Szafran Courtesy galerie Alain le Gaillard

À Malakoff, dans la banlieue sud de Paris, on quitte une rue étroite, presque campagnarde, pour entrer dans la maison du peintre Sam Szafran. Un épais fourré de plantes aux feuilles coriaces et brillantes qui se tressent autour d'un escalier en colimaçon grimpant dans le vide accueille le visiteur. On peut y voir le symbole de l'œuvre d'un artiste à qui l'aveuglement de la mode a longtemps prescrit une marginalité endurée avec fierté. Quand on pénètre dans le cristal de l'ancienne fonderie recouverte d'une verrière, tout encombrée de lianes, de philodendrons à feuilles alternes, de livres, de chevalets et de tableaux, on se croit soudain transporté dans la première scène de Pelléas et Mélisande de Debussy : « Je ne pourrai plus sortir de cette forêt ! », s'exclame Golaud, étouffant d'angoisse, et son cri renvoie au vertige des nuances infinies dans lequel les travaux de Szafran entraînent l'œil du spectateur.

Szafran est un homme du labyrinthe, un univers auquel s'accordent bien ses préférences littéraires : Kafka, Beckett et au premier chef Raymond Roussel, dont les Impressions d'Afrique précipitent le lecteur d'une invraisemblance à l'autre, avec une parfaite logique. On peut considérer la jungle de l'atelier comme métaphore d'une vie qui doit uniquement à la chance d'avoir échappé à l'avilissement et à l'extermination. Szafran, fils d'un immigré polonais, a passé son enfance déprimante à Paris. Il a échappé à la rafle du « Vel' d'Hiv », parce qu'une tante, arrêtée elle aussi par la milice dans la grisaille de l'aube, avait ordonné au petit garçon blond de dire qu'il était le fils du concierge et qu'on l'avait embarqué par erreur avec les Juifs. En 1944, Szafran est arrêté une deuxième fois à Orléans et interné par la SS au camp de Drancy. C'est par le dernier train qui quitta la France pour Auschwitz qu'il allait être déporté dans le camp de la mort où presque toute sa famille a péri. Les Américains l'ont libéré.

Tout cela lui a laissé d'irrémédiables blessures. Après la guerre, Szafran ne suit pas une scolarité régulière. S'il se meut avec dextérité et précision à travers la littérature, l'histoire de l'art et la philosophie, il dit que tout ce qu'il sait, il l'a saisi au vol dans les bistrots, en parlant avec des artistes et des écrivains. Une riche bibliothèque l'entoure aux différents étages de sa maison.

Szafran commence à dessiner jeune. Il copie le journal de Mickey. Mais au début de son adolescence, il tombe sur Esquire et succombe au paradis de l'illustrateur Alberto Varga. Les variations des « Varga girls » auxquelles le jeune dessinateur se livre sont des sortes d'anticipations du Pop Art, elles font penser aux impérieuses poitrines qu'on dirait gonflées à l'hélium, aux carambolages de la peau nue et du cuir d'un Richard Lindner, qui allait d'ailleurs compter par la suite au nombre des amis de Szafran.

Après un désastreux séjour en Australie, il rentre à Paris et rejoint les rangs d'une bande de voyous qui sèment le trouble dans le nord de la ville. Un jour qu'il arrive sur une bicyclette dont il a splendidement décoré le cadre, le chef de bande lui dit : « Si j'avais un talent comme le tien, je ne serais pas un malfrat ». Sur ce, Szafran s'inscrit dans un cours du soir pour apprendre à peindre et à dessiner. Il y rencontre des maîtres, peintres sans succès pour la plupart, qui veillent à ce que le savoir-faire et la tradition du métier ne se perdent pas. Ce point mérite d'être signalé, car l'histoire de l'art ne s'est jamais vraiment beaucoup souciée de noter que dans les années du black-out général de la peinture figurative, une cohorte de peintres laissés-pour-compte et inactuels s'est appliquée, du fond de ses catacombes, à maintenir la tradition.

1  2  3  4  5  

W. S. (26 novembre 2009)


 






artnet – Le monde de l'art en ligne. ©2012 Artnet Worldwide Corporation. Tous droits réservés. artnet® est une marque déposée d'Artnet Worldwide Corporation, New York, NY, USA.