Un homme de passion
Le collectionneur et marchand d'art Jan Krugier, né en 1928 en Pologne, est décédé. Sa personnalité fut des plus marquantes. Son histoire est émouvante et admirable.
Ce qui caractérisait avant tout Jan Krugier, c'était cette fierté de dandy avec laquelle il gardait ses distances par rapport à ses confrères, à la corporation des marchands d'art. Il n'y avait qu'à voir, dans les foires, cet homme aux cheveux blancs comme neige et aux grosses joues cramoisies, entre lesquelles était toujours planté - qu'il fût interdit de fumer ou pas - un havane. Il veillait toujours à ce que ses entrées en scène fussent spectaculaires. Il faut dire qu'il avait tout ce qu'il fallait pour cela : quelle galerie pouvait offrir au public ébahi pareil feu d'artifice, sans cesse renouvelé, d'ouvres de Picasso ?
Si ce marchand genevois faisait des envieux, c'est qu'après le partage de l'héritage Picasso, la petite fille du peintre, Marina, l'avait chargé de gérer sa part. Et, de fait, les parts revenant à Marina et à son demi-frère Bernard après le décès de leur père Paul dépassaient de beaucoup ce qu'avaient reçu les autres légataires. Krugier était en mesure de montrer à tout moment tout Picasso. Outre des centaines de tableaux et des milliers de dessins, le fonds de sa galerie comportait un choix magnifique de sculptures. Certaines des plus spectaculaires - l'assemblage original qui servit à fondre la Femme à la voiture d'enfant, ou le montage de planches des Baigneuses - font aujourd'hui la fierté de musées allemands. C'est Krugier qui, au début des années quatre-vingt, les a vendues à Peter Ludwig et à la Staatsgalerie de Stuttgart.
Dialogue des ouvres et des époques
Rien d'étonnant à ce que Krugier, avec ce trésor inouï sur lequel il veillait jalousement, se soit peu à peu mis à jouer lui-même au musée. Que ce soit dans sa galerie ou sur ses stands, à Paris, Bâle et Maastricht, ses présentations outrepassaient les cadres habituels de telles manifestations. Des ouvres de Claude Lorrain, Delacroix, Géricault ou Victor Hugo participaient à une conversation qui devait crever les frontières de la modernité. L'exemple de Picasso suggérait à Krugier de tourner le regard en arrière, vers l'histoire.
Se constitua de la sorte, au cours des décennies, une abondante et impressionnante collection d'ouvres sur papier. Parmi ses 500 pièces figurent des Carpaccio, Fra Bartolomeo, Breughel, Annibal Carrache, Rubens, Poussin, Rembrandt, Claude Lorrain. Qui dialoguent avec des Goya, Turner, Degas, Seurat, Cézanne, Van Gogh, Klee, Picasso, Max Ernst, Balthus.
Pas de lieu pérenne
Dans sa prédilection pour ce genre, il est certain que le goût de son épouse, Anne-Marie Poniatowski, une merveilleuse dessinatrice connaissant à fond toutes les nuances du métier, a joué un rôle décisif. L'ensemble ainsi constitué a été régulièrement exposé dans des musées. Berlin, Paris, Venise, Vienne, Munich furent parmi ces étapes marquées d'espoirs déçus. Car quel directeur de musée n'a pas tenté d'inciter Jan Krugier à une donation ? Cela n'a pas abouti. À la différence d'Heinz Berggruen ou d'Ernst Beyeler, Krugier n'a pas fait en sorte que la grandiose matérialisation de son regard sur la nuance trouvât un lieu pérenne.
On sentait derrière la passion du marchand et du collectionneur - ce qui peut expliquer qu'il hésitât à se fixer où que ce fût - le pan sombre de sa personnalité. Régulièrement, les conversations enthousiastes et savantes sur l'art en venaient à évoquer l'expérience fondamentale qui avait marqué Krugier : Auschwitz, l'extermination et l'élimination de sa famille, la marche de la mort, la libération par les Anglais à Bergen-Belsen, la nouvelle vie grâce à une famille suisse qui avait pu sauver le jeune Juif polonais au sortir de la guerre.
Parmi ses premières rencontres décisives : Martin Buber et Alberto Giacometti. Jan Krugier voulait alors devenir peintre. Il travailla un temps dans l'atelier d'André Lhote à Paris. Puis il ouvrit sa première galerie. Il n'était pas un découvreur, plutôt un homme qui s'efforçait de jouir de ses certitudes jusque dans leurs plus fines ramifications. Mais il est un artiste dont il se sentit particulièrement proche : Zoran Music. Les images de mort que celui-ci avait rapportées du camp de Dachau le frappèrent et nous frappent encore : ses monceaux de cadavres, Music les intitule « Nous ne sommes pas les derniers ». Jan Krugier est mort ce 15 novembre à Genève, dans sa quatre-vingt-unième année.
Ce texte a été publié dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung et a été traduit de l'allemand par Bernard Lortholary.
W. S. (26 novembre 2008)










